Balzi en Avant, Arrêts et Reculs : Comprendre l’Imprévisibilité de la Croissance️

Beaucoup de ce que l’on appelle aujourd’hui des retards ou des regressions ne sont en réalité que la recherche d’un nouvel équilibre adapté à une étape différente de la vie de l’enfant. Il est essentiel d’accepter l’imprévisibilité du processus de croissance de l’enfant, en lui permettant d’avancer à son propre rythme, et de rester ouvert à l’idée de l’aider lorsqu’il en a besoin, sans tenter de le forcer.

« Que s’est-il passé ? »

Vous avez peut-être déjà remarqué ? Nous vivons dans un monde essentiellement linéaire, où tout semble aller « vers » quelque chose. L’espace, par exemple, se perçoit comme linéaire : lorsque nous nous déplaçons, c’est toujours en direction d’une destination. Quant au temps, même s’il n’est pas linéaire selon la physique, notre expérience quotidienne nous fait penser qu’il y a un avant et un après, un « hier » et un « demain ».
On parle souvent d’évolution de l’espèce, de progrès scientifique, et on en vient à croire que ce qui vient après est forcément meilleur que ce qui précède, que revenir en arrière serait négatif. Mais est-ce vraiment le cas ?

Les parents attendent continuellement un « après » : le futur est le temps qu’ils évoquent le plus en parlant de leurs enfants. « Quand il naîtra ; quand il dira ses premières paroles ; quand il commencera à marcher ; quand il entrera à l’école ; quand il apprendra à lire… » et ainsi de suite. Parler constamment de leurs progrès leur procure un sentiment de fierté : « Tu sais que Martino a déjà commencé à marcher tout seul ? » ; « Tu sais que Laura lit déjà les panneaux ? »
Mais que faire quand l’enfant ne progresse pas de la même façon ? Quand, par exemple, il a arrêté d’utiliser le pot mais que, soudain, il veut à nouveau mettre un couche… ou quand il dormait paisiblement dans sa chambre depuis plusieurs mois, mais qu’il refuse soudainement de s’y retrouver et ne veut plus dormir seul, préférant le lit familial ?
Alors, les parents se posent la question : « Que s’est-il passé ? » ou encore « Pourquoi ? »
Ce sont des questions qui partent du principe que ces retours en arrière sont anormaux ou négatifs, que quelque chose aurait empêché le moment d’évoluer normalement vers de nouvelles conquêtes, vers des étapes positives et naturelles. Or, ce n’est pas toujours le cas.

Conquêtes et réajustements

Le monde de l’enfant n’est pas simplifiable à cette image : c’est un environnement complexe, qui lui transmet sans cesse des stimuli, des attentes, des sensations et des émotions souvent difficiles à comprendre. Il éprouve autant de curiosité que d’inquiétude face à ces signaux. Son corps lui-même est une source d’émerveillement : il acquiert de nouvelles capacités qui lui ouvrent des horizons passionnants, comme marcher, atteindre des objets par lui-même, parler, faire passer des choses avec ses mots (par exemple, en désignant quelque chose).
Nous n’avons pas l’habitude de considérer que chacune de ces conquêtes, que chaque progrès que nous jugeons comme une réussite, nécessite un réajustement intérieur de l’enfant dans l’univers complexe qui l’entoure. Parfois, ce réajustement se manifeste par un petit pas en arrière.

La famille comme un système

Imaginons la famille comme un système interconnecté. Ce terme peu courant souligne que les membres ne se contentent pas de partager un espace ou un temps communs, mais sont liés par des relations particulières. Si un membre de la famille change certains comportements ou demandes, cela entraîne des répercussions sur tous les autres. Mais quels seront ces changements ? Personne ne peut vraiment le prévoir : chaque famille réagit différemment face aux transformations des uns et des autres.

Par exemple, si Martino commence à marcher seul, il peut continuer à explorer et à s’affirmer si ses parents et grands-parents ne craignent pas d’éventuels bobos ou blessures, s’ils évitent de lui répéter sans cesse de « faire attention », de ne pas s’éloigner, de ne pas toucher ci ou ça, ou de ne pas tomber. Sa nouvelle autonomie n’a pas à générer en eux de l’angoisse ou de l’inquiétude.

La recherche de nouveaux équilibres

On pourrait se demander : si les parents sont très anxieux, est-ce que cela pourrait ralentir ou même faire reculer le développement de l’enfant, comme sa marche en autonomie ?
La réponse est non. C’est là toute la beauté des systèmes humains : ce sont des entités vivantes, composées de personnes qui réagissent de différentes manières, souvent imprévisibles.

Face aux inquiétudes des parents, Martino pourrait devenir plus prudent et, par sécurité, revenir à un stade antérieur comme ramper quelques temps. Mais il pourrait aussi simplement apprendre à contourner l’anxiété des adultes, et réserver ses aventures les plus audacieuses à des moments où il sera sûr de ne pas être observé.

Tout au long de la croissance, le processus du développement n’est jamais une succession linéaire, mais une oscillation entre avancées, pauses et retours en arrière, toujours dans le but de trouver un nouvel état d’équilibre qui convienne à l’enfant comme à la famille. Beaucoup des regressions que l’on considère comme problématiques ne sont en réalité que la recherche, pour le jeune enfant, d’un ajustement plus adapté à sa situation du moment.

À quoi servent les « pas en arrière »

Pensez, par exemple, à ces fameux élèves qui ont la réputation d’être modèles : sérieux, intelligents, impliqués, encensés par leurs enseignants et leurs parents. Que se passe-t-il si leur performance baisse soudainement ? Si l’image de « bon élève » qu’on leur attribuait n’est plus si évidente ?
Généralement, on cherche – presque toujours sans grand succès – la cause de ce changement. On ne se demande pas souvent : « À quoi cela peut-il servir à cet enfant, à ce moment précis, de ne pas être aussi performant ? » Il se peut que cela lui permette de libérer de l’espace mental ou de l’énergie pour d’autres projets ou apprentissages à venir. Ou simplement de laisser derrière une image trop exigeante dans laquelle il ne se reconnaît plus.

Et pareillement, un enfant qui ne veut plus dormir seul, qui recommence à sucer son pouce, ou qui perd certaines compétences acquises peut être en train de chercher un nouvel équilibre adapté à cette étape de sa croissance. Comment l’accompagner dans cette démarche ?

L’imprévisibilité de la croissance

Première étape, il faut éviter que toute l’attention de la famille ne se focalise sur ce « problème » et sur la recherche des causes ou des solutions pour le résoudre au plus vite. Parallèlement, il ne faut pas ignorer le changement. On peut en parler calmement avec l’enfant, comme d’un événement qui se produit, mais sans jugement négatif : « On remarque que l’école t’intéresse moins en ce moment » ; « Tu as à nouveau besoin de ton doudou pour dormir et tu te sens triste ». De plus, il est utile de réfléchir aux autres mutations en cours : nouveaux intérêts, nouvelles demandes, nouveaux modes de relations avec les frères et sœurs ou avec les adultes.

Ce type de dialogue permet de prendre conscience que la croissance de l’enfant ne se limite pas à ce que nous percevons. Elle est composée de nombreuses subtilités que nous ne remarquons pas toujours, et qui peuvent inclure ces fameux « pas en arrière ». Il faut accepter cette imprévisibilité du parcours de croissance, en laissant à l’enfant la liberté d’évoluer à sa façon, avec ses avancées, ses pauses et ses retours, tout en lui offrant une attention attentive et une disponibilité à l’aider, sans jamais le brusquer. En effet, lorsqu’on cherche à retrouver un équilibre, il est préférable de privilégier la douceur et la patience, en évitant les mouvements brusques qui pourraient déstabiliser davantage.

Article pensé et écrit par :
Avatar de Julie Ménard
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