BCE avant la décision sur les taux
Lagarde reste-t-elle ou part-elle ?
Quittera Lagarde la BCE avant la fin de son mandat ? Avant une nouvelle décision sur les taux, le personnel est irrité par les rumeurs. Car les missions de la banque centrale ne sont pas achevées: l’inflation est bien trop élevée.
Klaus-Rainer Jackisch, HR, sur la réunion de la BCE et la présidente Lagarde
Dans une interview accordée à l’influente revue économique française Les Échos fin juin, Lagarde répondit à la question d’un éventuel retrait anticipé pour s’impliquer dans la présidentielle française: « C’est possible. Je pense qu’il faut une voix européenne dans les élections présidentielles françaises. » Dans une autre interview accordée à la chaîne Euronews quelques jours plus tard, elle se rétracta en disant qu’elle n’était « pas candidate à quoi que ce soit ». Mais un refus catégorique n’était pas exclu.
Élections en France au printemps
Fait est: Lagarde ne cache pas quelles conséquences négatives aurait une victoire du Rassemblement National (RN), parti de droite eurosceptique, lors du prochain printemps pour la France et pour l’Europe. Le parti ne veut plus sortir de l’Europe. Après le cri « La France d’abord », la relation entre l’Élysée et Bruxelles devrait toutefois se refroidir considérablement.
Fait est aussi: Emmanuel Macron, l’un des hommes politiques les plus pro-européens depuis les pères fondateurs Monnet et Schuman, ne peut pas se représenter après deux mandats. Il redoute de ternir son héritage et, au sein de son mouvement Renaissance, il ne dispose pas d’un successeur à sa hauteur. Macron a besoin d’une personnalité capable de prendre la relève et d’affronter politiquement Marine Le Pen.
Concurrence possible face à Le PenChristine Lagarde serait parfaitement adaptée à ce rôle: cette Française politiquement et internationalement expérimentée est une pro-européenne avérée et n’hésite pas à rappeler les principes européens à ses interlocuteurs lorsque les idéaux de l’Europe sont en jeu. Surtout face à l’administration Trump, elle l’a démontré à plusieurs reprises. En tant que femme respectable et éloquent, forte d’une expérience gouvernementale, elle pourrait facilement rivaliser avec Marine Le Pen, âgée de 70 ans.Macron espère visiblement, ainsi, éviter la victoire annoncée de l’extrême droite. Lui-même demeure discret et n’a pas encore pris position. Mais le politicien expérimenté serait mal avisé de présenter Lagarde comme sa principale candidate trop tôt.
Les rumeurs dans les coulisses agitées ne plaisent guère aux quelque 4 500 collaboratrices et collaborateurs du BCE à la Tour. Beaucoup voient dans l’incertitude autour de Lagarde un manque d’engagement envers son poste actuel — d’autant plus qu’elle avait laissé entendre à Bloomberg TV qu’elle n’aurait pas accepté le poste si elle avait su que le mandat durerait huit ans. Elle pensait initialement à cinq ans.
La directrice nuit à la réputation de cette institution cruciale, estiment les salariés. Lagarde serait trop occupée par sa prochaine étape de carrière et s’éloignerait des tâches de la BCE, utilisant l’institution comme tremplin, reproche-t-on à de nombreux collaborateurs.
Plainte du syndicat BCE
En réalité, la relation entre le personnel et la direction est tendue depuis longtemps selon des enquêtes du syndicat de la BCE, IPSO. On reproche à la direction de favoritisme, de carrières peu transparentes et d’installer une « atmosphere de peur ». Lagarde et l’intégralité du directoire rejettent ces accusations avec vigilance. Ils citent leurs propres enquêtes internes montrant que 85 pour cent des effectifs sont fiers d’être employés par la BCE. Cela peut toutefois ne pas contredire le sentiment d’insatisfaction exprimé par beaucoup.Particulièrement frappant, un courrier du management adressé au personnel demandant de censurer les critiques sur le style de direction et sur l’atmosphère de travail a provoqué des réactions vives. IPSO a même porté l’affaire devant la Cour européenne de justice. Quatre plaintes similaires contre la banque centrale y sont aujourd’hui en cours — une situation sans équivalent dans près de 30 ans d’histoire de la BCE.
La distance entre les salariés et le bâtisseur précédent, Mario Draghi, est particulièrement frappante. Le troisième président de la BCE, notoire banquier central, était très apprécié et hautement estimé par le personnel. Dans une enquête IPSO de 2024, l’un des commentaires disait: « Mario Draghi était là pour la BCE, alors qu’aujourd’hui il semble que la BCE soit là pour Christine Lagarde. »
Pour son collègue Jörg Krämer, économiste en chef de la Commerzbank, le jeu est peut‑être un peu plus risqué. « La BCE européenne est dans une situation délicate, l’inflation est repartie à la hausse. Dans ce contexte, il est important d’avoir une Présidente pleinement impliquée et qui mène son mandat jusqu’au bout », souligne Krämer. « Elle doit rétablir la clarté sur ce point maintenant. »
Lagarde paraissait sereine à Sintra
Lagarde elle-même semble voir les choses avec un peu plus de calme. Lors de son discours d’ouverture au Forum BCE, organisé à Sintra, au Portugal, il y a quelques semaines, elle a passé en revue les temps turbulents de la BCE et sa propre présidence. Pour certains, cela ressemblait à un discours d’adieu.Elle est arrivée à la conclusion que les temps exceptionnels de la banque centrale étaient derrière elle et qu’elle pouvait revenir à l’essentiel — maintenir la stabilité des prix en utilisant les taux directeurs comme instrument principal.
Ce qui sortira jeudi de la décision sur les taux n’est pas entièrement clair. Bien que l’inflation dans la zone euro soit actuellement à 2,8 %, bien au‑delà de l’objectif de 2 %, elle n’a pas accéléré aussi fortement que prévu en raison des tensions avec l’Iran. Après la hausse des taux de juin, on attend une nouvelle hausse au plus tôt en septembre — sans exclure des surprises.
Malgré la pause estivale, le BCE-Tower demeure mouvementé. Autour, tout semble comme d’habitude: le vent continue à souffler dans les arbres, le soleil scintille sur la façade vitrée et les vaguelettes du Main viennent lécher lentement la rive.