« Combien de temps dure « pour toujours » ? Les questions philosophiques des enfants

Les enfants sont de petits philosophes en herbe : ils découvrent le monde, se posent des questions et les adressent à ceux qui ont la responsabilité de leur accompagnement. Respecter et prendre au sérieux la réflexion des enfants permet aux adultes de retrouver des dimensions de la réalité qu’ils ont, en grandissant, souvent délaissées ou oubliées.

Ce que sont les enfants et la philosophie

Les enfants sont par nature naturellement curieux : dès leur plus jeune âge, ils explorent leur environnement, questionnent leurs accompagnateurs et chercheurs, et font constamment des découvertes. Les accompagner dans cette démarche de découverte du monde constitue une mission éducative majeure, et les livres illustrés jouent un rôle précieux dans ce cadre : ils stimulent l’imagination, permettent d’ouvrir des portes sans fournir de réponses toutes faites, mais plutôt en suscitant la réflexion, la recherche et la remise en question.

L’association Hamelin, qui depuis vingt ans œuvre en France pour la promotion de la lecture auprès de la jeunesse, a consacré au « potentiel philosophique » des albums illustrés le dernier numéro de sa revue, Hamelin. Histoires, figures, pédagogie. Voici un extrait d’un article publié dans le numéro 50, sous le titre Je réfléchissais : Album et philosophie.

Les questions « difficiles »

« Maman, selon toi, combien de temps ça dure pour toujours ? » : telle est la « grande question » — en reprenant le titre de l’album de Wolf Erlbruch — que ma fille Eva, qui n’a pas encore deux ans et demi, me pose au moins une fois par jour ces derniers temps.

Ce questionnement m’a surprise. Avec mon regard d’adulte, j’ai tout de suite eu tendance à le ranger dans la catégorie des questions « incomprises » ou à penser : « Elle n’a aucune idée de ce qu’elle dit… Où a-t-elle bien pu entendre ça ? » ». Pris de gêne au début, j’ai tenté d’esquisser une réponse, espérant qu’elle en serait satisfaite, du moins sur l’instant. Mais il est évident que cette question, si simple en apparence, ne m’a pas laissée indifférente, non seulement en tant que mère, mais aussi en tant que chercheuse et éducatrice.

Pourquoi suis-je si étonnée qu’une si petite enfant puisse me poser une question que je pourrais à peine qualifier de philosophique ? Pourquoi ai-je du mal à ne pas y répondre à la va-vite, en lui proposant une réponse qui fasse sens ? Et pourquoi cela m’effraie-t-il de ne pas être capable de lui dire « deux plus deux font quatre » avec assurance et simplicité, comme si je détenais la vérité absolue, en tant qu’adulte expérimentée ?

Ces interrogations, je pense, devraient être au cœur d’une approche pédagogique et culturelle qui valorise le droit des enfants à exercer leur pensée librement, sans filtre ni censure.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut banaliser ces questions ou donner des réponses forcément logiques ou rationnelles à tout prix, ni prétendre qu’un enfant doit déjà avoir incorporé des concepts abstraits avant ses sept ans. En revanche, j’en suis certaine : à la lumière d’une perspective éducative, mais aussi dans mon rôle de mère, je ne peux pas me permettre de faire l’impasse sur ces questions fondamentales. Il faut leur accorder de l’attention, les accueillir avec sérieux, même si cela demande parfois de faire preuve d’humilité face à l’invisible complexité qu’elles recèlent.

D’où vient la gêne face à certaines questions ?

Une expérience personnelle, mêlée à mon engagement professionnel, m’aide à réfléchir à l’importance de cette démarche. Comme le rappelle le maître Lorenzo Lorenzoni — mais en reprenant aussi l’héritage d’autres pédagogues, notamment Mario Lodi —, « les enfants pensent en grand ». Leurs modes de pensée, souvent inattendus et riches, remettent en question notre vision de l’éducation et de la transmission. Il ne s’agit pas seulement de pratiquer la pédagogie de l’écoute active ou de l’éveil, mais de reconnaître que le fait d’apprendre à philosopher, pour un enfant, doit être considéré comme un droit inaliénable, à défendre autant qu’une nécessité éducative.

Ici, je ne vais pas m’attarder sur les méthodes ou sur les pratiques concrètes, mais plutôt revenir sur un principe de base primordial : il faut d’abord retrouver cette capacité d’émerveillement, cette sensibilité à l’inconnu, cette dose d’impertinence qui peut faire vieillir d’un coup notre regard d’adulte et nous ouvrir à une autre dimension de l’enfance.

Reconnaître que les enfants, même très jeunes, pensent, s’interrogent et expriment leur pensée, c’est une étape essentielle. La véritable question consiste à savoir si nous leur réservons un espace et un temps pour que leur parole puisse s’épanouir. En effet, notre propre enfance nous semble parfois très lointaine, ou au contraire inaccessible, ce qui fait que nous avons du mal à nous connecter au regard interrogatif des enfants d’aujourd’hui : leurs yeux pleins de curiosité, leurs questions « hors cadre » ou en dehors de toute logique, leurs réponses qui dépassent la logique binaire, tout cela nous dérange, ou nous met mal à l’aise. Au lieu de nous émerveiller et de respecter cette différence, nous nous pressons souvent pour y répondre rapidement ou pour faire taire ces questions, plutôt que d’accorder du temps à leur réflexion propre.

Faire de la place aux pensées des enfants

Prendre soin des questions, c’est d’abord reconnaître leur légitimité et leur importance pour l’éveil à la pensée de l’enfant. C’est leur permettre d’investir la scène du monde et de la réflexion, en leur offrant un espace d’écoute sans jugement, qui leur donne le goût de continuer à questionner, à chercher, à expérimenter. Ces questions, plus libres que celles des adultes, sont particulièrement riches car elles permettent un véritable répertoire d’expériences, de visions du monde, de possibilités infinies d’exploration.

Ce n’est pas chose aisée pour la société adulte, même si celle-ci a reconnu, dans la Déclaration des droits de l’enfant de 1989 et dans d’autres textes, que les mineurs ont des droits spécifiques, dont celui de penser et de questionner. La réalité est souvent plus difficile : il s’agit souvent de faire passer de la théorie à la pratique, de leur donner la place qu’ils méritent pour une participation réellement active au sein de la cité, dans leur famille ou à l’école. La figure de l’enfant, dans l’imaginaire collectif, reste encore souvent celle de celui qui manque, de celui qu’il faut « former » pour qu’il devienne un adulte, conformément à une vision paternaliste.

Pourtant, comme disait Maria Montessori, il ne faut pas simplement garantir la subjectivité du jeune dans ses contextes immédiats, mais aussi lui donner la possibilité de devenir un citoyen à part entière, capable de penser, d’exprimer sa voix et d’agir dans la société. En somme, il faut faire en sorte que l’environnement soit à la fois respectueux de cette pluralité, et propice à leur liberté d’expression et de participation.

De quelle « enfance » parlons-nous ?

Que l’on considère que les enfants soient ou non philosophes, que l’infancia puisse faire philosophie ou non, la vraie question pour l’éducation reste celle de savoir à quel type d’enfance nous pensons lorsque nous concevons des dispositifs éducatifs. Quelle image avons-nous de l’enfant en tête ?

Dans cette optique, il est essentiel de passer d’une conception paternaliste de l’éducation, centrée sur le « faire pour » l’enfant, à une vision respectueuse du « faire avec » l’enfant. Il ne s’agit plus d’avoir des enfants comme simples récipients à remplir ou à modeler, mais de co-créer avec eux des expériences d’apprentissage où ils deviennent à la fois acteurs et porteurs de leur propre développement. La notion de participation, chère à la pédagogie moderne, implique que les enfants ne soient pas seulement destinataires, mais aussi partenaires actifs du processus éducatif.

Ce changement de perspective rejoint la conception d’un enfant comme citoyen à part entière, capable de penser par lui-même, d’argumenter, d’imaginer des solutions originalisées, et de se prononcer librement. La pratique de la philosophie, dans ce cadre, devient un moyen d’accompagner cette trajectoire, en valorisant la créativité, l’autonomie et le respect mutuel.

De quel type d’éducation parlons-nous ?

Que la philosophie dans l’éducation soit considérée comme un simple outil ou comme une véritable démarche d’émancipation, la question centrale reste celle de savoir si nos dispositifs favorisent la reconnaissance du droit de l’enfant à penser et à questionner. En pratique, cela suppose de repenser les pratiques, les programmes et l’organisation scolaire pour qu’elles ne soient plus uniquement centrées sur l’apprentissage des connaissances, mais aussi sur le développement de la capacité critique, créative et citoyenne des jeunes générations.

Rien ne doit empêcher de laisser la place à l’exploration, à la curiosité et à la remise en question permanente. C’est dans cette perspective qu’il faut envisager l’éducation — avec l’enfant, pour l’enfant — comme un espace de liberté, de dialogue et de construction commune du savoir et de la pensée.

En résumé, il s’agit de replacer la question du regard, de la réflexion, et de l’écoute active au cœur de l’acte éducatif, pour donner aux enfants les moyens de devenir non seulement des sujets d’apprentissage, mais aussi des citoyens libres, curieux, et capables de penser par eux-mêmes.

Article pensé et écrit par :
Avatar de Julie Ménard
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