Voici ce qui ressort d’un sondage réalisé par Info Utilessur un échantillon de plus de 3 000 mamans et papas en France: pour plus de 50 % des personnes interrogées, élever un enfant aujourd’hui est plus difficile qu’auparavant. Les causes évoquées? les disparités des congés parentaux, le manque de services et la solitude.
Dans les dix à quinze dernières années, aucun dirigeant de parti ni Premier ministre n’a cessé de parler du déclin démographique en France, avec des accents de plus en plus sombres et apocalyptiques. Et pourtant, malgré les avertissements, les proclamations et les milliards dépensés en primes à la naissance, en aides à la garde d’enfants, en allocations universelles (chaque gouvernement a sa recette et chaque recette porte un nom différent), chaque année l’Insee ne parvient pas à inverser durablement la courbe des naissances et demeure au niveau qui demeure.
Inverser une tendance négative qui perdure depuis des décennies n’est pas une tâche simple. Espérer y parvenir en continuant à distribuer de petits bonus monétaires, rebaptisés à chaque fois d’un nom différent, est au mieux illusoire. Si les gouvernements qui se sont succédé avaient consulté les parents et les futurs parents, ils auraient découvert un ensemble d’exigences, certaines bien connues, d’autres plus émergentes, et ils auraient sans doute pu dépenser mieux.
Nous avons proposé à notre communauté ce sondage qui a précisément pour objectif de cartographier les obstacles, les besoins et les aspirations desparents, en donnant autant de dignité aux coûts de la parentalité qu’à sa dimension affective, relationnelle et sociale. La réponse des lecteurs et des lectrices d’Info Utilesa été large et riche en enseignements: plus de 3 000 personnes impliquées, la plupart des femmes (90 %) avec un ou deux enfants, âgés de 1 à 6 ans (66 %).
Une question d’argent
Pour 53 % des personnes interrogées, élever un enfant aujourd’hui est plus difficile qu’auparavant. Le fait que, au fil des années, la majorité des fonds destinés au soutien de la parentalité ait été dépensée sous forme de contributions économiques directes plutôt que d’améliorer les services ou de traiter la question longtemps débattue des congés parentaux pourrait faire croire que cette difficulté perçue provient essentiellement des coûts de la parentalité.
Pourtant, les chiffres racontent autre chose: seulement 12,6 % estiment indispensable de recevoir davantage d’argent de l’État et seulement 8,4 % désignent la réduction des coûts pour les enfants comme le problème prioritaire à traiter. Un résultat encore plus marquant si l’on considère que la France n’est pas le seul pays de l’OCDE où les salaires réels ont stagné ou diminué au cours des trente dernières années.
Vie d’équilibriste
Les mutations appelées par les parents, et par ceux qui souhaiteraient le devenir, se résument surtout à trois exigences:
- une plus grande flexibilité du travail, jugée prioritaire par 41 % des interviewés;
- des congés plus équitables et plus conséquents, demandés par 21 % du panel;
- la disponibilité des services pour l’enfance, à commencer par les crèches, considérés comme essentiels par 19,4 %.
L’absence de ces trois conditions a un effet double: d’une part elle complique la « logistique » familiale, en comprimant – au point de presque annihiler – l’espace quotidien nécessaire à l’attention personnelle et à la présence physique et affective dont la famille a besoin. D’autre part, elle décourage les couples qui souhaiteraient avoir un enfant mais peinent à l’imaginer dans une vie submergée par le travail, souvent éloignée de leurs lieux d’origine.
Les répercussions de ces équilibres précaires sont multiples et partagées: 54 % des personnes interrogées ressentent une charge mentale et organisationnelle difficile à soutenir; 41 % n’arrivent pas à s’accorder un espace personnel; 39 % peinent à concilier travail et famille; 23 % souffrent d’un manque de services de soutien et d’un soutien familial insuffisant.
Pour lire correctement ces données, il faut rappeler que le questionnaire adressé à Info Utilesa été majoritairement complété par des femmes (9 sur 10). La composition de l’échantillon peut avoir influé sur les résultats, en reflétant les inégalités de genre dans la gestion de la charge physique et mentale des soins.
Du même questionnaire émergent aussi des signaux à entendre et à approfondir: l’échantillon estime en effet que les papas sont très (71 %) ou plutôt (25 %) plus impliqués dans les soins quotidiens des enfants. À la persistance des déséquilibres de genre s’ajoute ainsi une demande croissante de participation masculine, que les entreprises et les institutions rechignent encore à prendre en considération et à soutenir, reléguant les papas au rôle purement professionnel et garant économique de la famille. Cela se voit dans le fait que le congé paternité en France est jugé insuffisant par 85 % des interviewés.
Le besoin de rester ensemble
Le sondage met clairement en évidence un autre obstacle à la parentalité, sans doute le plus difficile à surmonter: le sentiment de solitude et de dérive, accentué par les profondes mutations que la société a connues ces dernières décennies. La fragmentation des réseaux familiaux, l’exposition excessive des enfants et des adolescents au numérique, la surinformation qui mène à la confusion et alimente la pression de performance pesant sur les parents.
Dans les réponses ouvertes de certains parents, on ressent le besoin d’affronter ces défis ensemble, de faire partie d’une société « présente et éduquante » qui se soucie de l’épanouissement des enfants et qui – comme l’a écrit l’un d’eux – « nous permet d’être les parents et les personnes que nous aimerions être ».