Des parents imparfaits ? Comprendre et progresser

Il rapport avec nos enfants est mis à l’épreuve par les profonds bouleversements dus à la crise sanitaire que nous traversons. Nous n’essayons pas d’être des parents « parfaits », mais nous accueillons et communiquons les émotions, éduquant les enfants au respect et à l’empathie.

« Je n’aimerais pas réagir ainsi, mais… » : il est fréquent qu’un parent se sente coupable pour une réaction trop brusque, une réprimande un peu injuste, une demande qui peut-être excessive par rapport à l’âge de l’enfant ou à la situation. Ou qu’il ait du mal à accepter de « ne pas avoir envie » de faire toutes ces belles choses que les bons parents font toujours et quoi qu’il arrive, même quand ils sont fatigués, nerveux, à bout : écouter ce que dit l’enfant, répondre avec tact, dialoguer, comprendre, accueillir… puis lire avec lui, commenter ce que l’on voit à la télévision, proposer des activités intéressantes, apaiser les conflits entre frères et sœurs.

Disons-le: même en temps normal il est difficile (peut-être impossible ?) de maintenir ce standard de perfection sans risquer d’augmenter le niveau de stress que ce type de contrôle de soi entraîne, avec la possibilité d’une explosion incontrôlée.
En temps de Covid-19 ignorer ses propres limites ou les percevoir comme une faute peut rendre vraiment trop lourde la tâche de « faire les parents »

De quoi avons-nous à faire ?

Si nous réfléchissons à ce qui caractérise ce moment de notre vie à tous, nous réalisons qu’il s’agit de changements: une quantité tout à fait anormale, inhabituelle et imprévisible de changements.

Les changements ne sont merveilleux que lorsqu’ils montrent qu’ils le sont: quand ils produisent des effets positifs, aussi proches que possible de ce que nous souhaitions voir se produire; quand au moins une partie est choisie et désirée par nous.

Ce n’est pas ce que nous vivons aujourd’hui. Si nous dressons la liste de tout ce qui a changé – et chacun peut l’adapter selon l’expérience spécifique de sa famille – nous nous apercevons que, pour l’heure, ces changements ont signifié la perte de quelque chose :

  • Les rythmes de vie ont changé
  • La répartition des espaces a changé
  • Les relations avec les personnes extérieures à la famille ont changé
  • Les occasions de faire des choses plaisantes ou de se livrer à des activités qui nous passionnent ont changé
  • Les tâches et les exigences au sein de la famille ont changé

Et nous avons perdu de la liberté, de l’autonomie, des possibilités de choix, des contacts, de la sociabilité, et dans trop de cas aussi une sécurité économique.

À cela s’ajoutent les changements dans les émotions que nous éprouvons: l’espoir, qui avait caractérisé les premiers jours face à cette expérience, est peu à peu remplacé par l’incertitude, la peur, l’inquiétude; et aussi par la douleur et la colère, surtout pour ceux qui sont touchés de près par l’urgence, parce qu’ils travaillent dans les services de santé et sociaux ou parce qu’ils ont des proches malades ou morts. Un groupe de chercheurs suit ces bouleversements émotionnels, qui tendent dernièrement vers la tristesse et l’irritabilité. Des sentiments qui unissent, même s’ils se manifestent de manière différente, les adultes et les enfants.

Les réactions des enfants

Et voilà que les enfants peuvent devenir « capricieux » (plus capricieux); chercher une attention accrue, du réconfort, une relation exclusive avec les parents; avoir besoin de compagnie pendant des heures au moment de s’endormir; perdre leur autonomie, reculer dans leur développement, utiliser des gros mots, éviter les engagements, ne pas accepter les devoirs qui leur sont confiés.

Nous devons admettre que, pour des raisons tout à fait compréhensibles, ces comportements peuvent être irritants, et être en contact constant avec de tels agissements, heure après heure, jour après jour, peut rendre vraiment difficile de les tolérer.

Il y a un autre aspect à considérer: l’interaction entre l’adulte et l’enfant est une interaction « non paritaire ». La conscience que nous sommes les « grands », que l’enfant ne peut pas recevoir les mêmes messages ni les mêmes demandes que celles que l’on adresse à un adulte, oblige à une communication plus mesurée, « adaptée » à une relation d’un autre type. La perte totale ou partielle des relations entre adultes – où notre rôle ne serait pas celui de papa ou maman, où une gamme beaucoup plus riche de « jeux » relationnels est possible – peut provoquer ce sentiment d’insatisfaction, de frustration, que beaucoup ressentent ces jours-ci, et influencer significativement l’humeur et la disposition à l’égard des proches.

L’authenticité bat la perfection dix à zéro

« Ma fille est tout le temps collée à moi », raconte la mère d’une jeune fille de onze ans, habituellement autonome et indépendante. « Je devrais la comprendre, c’est un moment difficile pour tout le monde, mais parfois il m’arrive de la réprimander, de la repousser à distance, de lui dire d’arrêter, et puis je le regrette ». Une autre mère : « Mon enfant commence à avoir peur de tout, maintenant il ne veut plus même sortir dans la cour, et je remarque que je ne le supporte plus quand il fait ces scènes, j’ai envie de lui crier que c’est stupide, qu’il y en a déjà assez autour de nous de sots. »

La question, exprimée ou sous-entendue dans ces récits, est: « Suis-je un mauvais parent ? »
Question qui entraîne d’autres: « Comment devrais-je être, moi, plutôt ? » ou « Que devrais-je faire pour ne pas réagir ainsi ? ».

Ce sont des questions qui impliquent la possibilité de faire une chose impossible, voire dangereuse: s’imposer de ne pas se sentir comme on se sent. Devrait-on faire semblant de ne pas être irrité, fatigué, nerveux ? Empêcher les enfants de s’en apercevoir ? Nier, si nécessaire ?

Il y a une chose que je répète toujours aux parents: les enfants ne sont pas des petits êtres fragiles qui ne sauraient supporter les coups de la vie. Les traiter comme tels leur enlève la possibilité de faire face à la réalité, de mettre en jeu toutes leurs ressources, de les exercer et de les développer pour apprendre à « tenir » dans un monde qui n’est pas toujours facile, rassurant, compréhensif et protecteur. Les parents ont pour mission de ne pas laisser les enfants seuls, de les soutenir et de les encourager, mais pas de les écarter de la réalité avec des couches et des couches de coton. Ils devraient les aider à développer l’empathie, qui est la capacité de donner du sens aux comportements des autres même lorsqu’ils ne sont pas parfaits, apprenant ainsi à les tolérer.

Partager avec ses enfants une situation pleine de contraintes, dans laquelle nous sommes privés de libertés qui nous semblaient intouchables, peut être une occasion d’éducation émotionnelle, à condition de rester authentiques. On peut (on doit) parler du fait que les besoins d’une personne, lorsque les contacts sont trop étroits et prolongés, finissent par entrer en collision avec les besoins des autres. Qu’un comportement peut être supportable jusqu’à un certain point et puis ne plus l’être. Que dire « basta, tu m’as saoulé » est un droit, et que chacun doit s’efforcer de prendre acte des réactions d’autrui, et d’apprendre à moduler ses propres comportements en fonction de celles-ci.

Il vaut mieux un « basta, tu m’as saoulé », prononcé dès l’apparition de l’irritation, que l’éclat de nerfs lorsque nous sommes « trop pleins ». Il est mieux d’imposer un moment de pause où l’on peut s’isoler de tout le monde (« Les enfants, je vous demande une demi-heure de pause: je ne suis pas là, je ne vois rien, je n’entends rien, je ne parle pas; vous ne me parlez pas. Sinon tôt ou tard je mordreai quelqu’un ») plutôt que d’arriver à une crise où l’on énumère toutes les difficultés que nous avons dû supporter au cours de la journée.

Le droit d’être imparfaits

Tout comme il n’existe pas d’enfants parfaits, il n’existe pas non plus de parents parfaits. Donc restons tranquilles: si parfois nous cédons à un accès de nervosité ou si nous énumérons des revendications, il n’y a pas lieu de s’alarmer. Si cela ne devient pas le mode habituel de la relation avec nos enfants, nous ne risquons pas de blesser qui que ce soit. Il existe mille façons de « reprendre contact » après une crise, et il sera important d’affirmer aussi le droit à l’imperfection. Chaque parent trouvera son style, de l’autodérision à l’affection, jusqu’à l’invention d’un rituel de « fin de crise » que l’on peut partager avec les enfants et qui les aidera à eux aussi à retrouver le calme, après une montée de nerfs ou un conflit plus vif que d’habitude.

En somme, en ces temps d’inquiétude et de peur, cherchons à éviter au moins une chose : croire que si nous ne sommes pas parfaits, nous blessons nos enfants. Rappelons que la vie les mettra en face d’amis imparfaits, de partenaires imparfaits, de collègues imparfaits, et même de leur propre imperfection. S’ils apprennent à tolérer cette imperfection – la leur et celle des autres – ils deviendront des adultes plus équilibrés.

Article pensé et écrit par :
Avatar de Julie Ménard
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