Ney enfants et adolescents, la dysphorie de genre peut se manifester par des signaux variés, souvent difficiles à interpréter, et elle nécessite une écoute attentive, des évaluations soigneuses et un accompagnement respectueux, sans jugement ni simplifications.
Marco a 8 ans et, depuis quelques mois, il ne veut plus aller à la piscine. Jusqu’à l’année dernière, c’était l’un de ses moments préférés: il plongeait, riait, faisait des courses avec les autres enfants. Puis quelque chose a changé. Il dit qu’il ne veut plus mettre le maillot, qu’il se sent mal à l’aise quand les autres le regardent et qu’il ne se reconnaît pas dans son corps.
Les parents pensent d’abord que ce n’est qu’une phase. Puis Marco commence à dire qu’il aurait aimé naître fille, qu’il ne se sent pas garçon et qu’il ne supporte plus qu’on l’appelle par son nom. Ce n’est pas un caprice et ce n’est pas non plus un jeu: c’est une souffrance qu’il a du mal à expliquer, mais qu’on constate jour après jour.
La dysphorie de genre peut commencer ainsi: par de petits signaux qui, au début, semblent peu clairs et qui, avec le temps, deviennent de plus en plus évidents. Pour les parents, il est souvent difficile de comprendre ce qui se passe et surtout comment réagir.
Qu’est-ce que la dysphorie de genre ?
Le terme dysphorie de genre désigne un malaise psychologique significatif né de la discordance entre l’identité de genre et le sexe assigné à la naissance (sexe biologique). Ce n’est donc pas l’identité de genre en soi qui est problématique, mais la souffrance qui peut l’accompagner.
Autrefois, on parlait de “trouble de l’identité de genre”, une définition aujourd’hui jugée dépassée parce qu’elle suggérait que l’identité serait pathologique. Aujourd’hui, on parle de dysphorie de genre précisément pour souligner que le problème est le malaise.
Une personne peut percevoir très clairement appartenir à un genre différent de celui qui lui a été attribué à la naissance. Lorsque ce sentiment est stable dans le temps et qu’il provoque de la souffrance, de l’anxiété, de la honte ou des difficultés dans la vie quotidienne, on parle de dysphorie de genre.
Chez les enfants, le malaise ne s’exprime pas toujours par des mots. Il se manifeste souvent par des comportements, des refus, une tristesse soudaine ou des difficultés à être avec les autres.
Voyons maintenant la différence entre incongruence de genre, dysphorie de genre et variance de genre. Tous les enfants qui présentent des comportements non conformes ne souffrent pas de dysphorie de genre. Il est donc important de distinguer ces notions :
- L’incongruence de genre signifie simplement que l’identité de genre et le sexe biologique ne coïncident pas.
- La dysphorie de genre indique que cette incongruence provoque une souffrance.
- La variance de genre décrit des enfants qui ne s’identifient pas aux stéréotypes traditionnels masculins ou féminins, mais sans malaise émotionnel.
Un enfant qui préfère des jeux considérés “comme féminins” n’a pas nécessairement de la dysphorie de genre. Ce qui fait la différence, c’est la souffrance.
On a assisté à une évolution de la nomenclature au fil du temps vers une dépathologisation.
Dans le DSM-IV, on parlait, comme dit, de trouble de l’identité de genre. Dans le DSM-5, le terme a été remplacé par dysphorie de genre, afin de déplacer l’attention du concept de maladie vers l’expérience de malaise.
Dans l’ICD-11, le système de diagnostic de l’Organisation mondiale de la Santé, on parle plutôt d’incongruence de genre, qui n’est plus classée parmi les troubles mentaux.
En 2018, l’OMS a officiellement décidé de ne plus considérer l’incongruence de genre comme une maladie psychiatrique. Ce changement n’est pas purement formel: il signifie reconnaître que le problème n’est pas l’identité de genre elle-même, mais la souffrance qui peut l’accompagner.
Quand on parle de dysphorie de genre, il est facile de se tromper de termes. Notamment entre :
- sexe biologique, c’est-à-dire les caractéristiques anatomiques et chromosomiques;
- identité de genre, c’est-à-dire la perception profonde de soi;
- rôle de genre, le comportement socialement associé à un genre;
- expression de genre, la façon dont une personne se présente;
- orientation sexuelle, qui concerne l’attirance affective et sexuelle.
La dysphorie de genre et l’orientation sexuelle ne sont pas la même chose. Une personne peut avoir une dysphorie de genre et être hétérosexuelle, homosexuelle ou bisexuelle. Confondre les deux est l’une des erreurs les plus fréquentes.
Toutes les personnes atteintes de dysphorie de genre n’entreprennent pas un parcours médical ou chirurgical. Dans ce cas, on peut parler autrefois de transsexualisme, terme aujourd’hui moins utilisé, qui évoque des personnes souhaitant modifier leur corps pour l’harmoniser à leur identité.
Causes et étiologie
Il n’existe pas de cause unique. La dysphorie de genre résulte probablement de l’interaction entre facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux. Certaines études suggèrent que l’identité de genre pourrait être influencée par des facteurs génétiques et hormonaux (notamment le rôle des hormones pendant la grossesse, en particulier les androgènes), mais il convient de souligner que, même s’il existe des corrélations, il n’existe pas encore de lien causal déterministe approuvé à l’unanimité par la communauté scientifique.
Certaines conditions endocriniennes, comme le syndrome d’hyperplasie congénitale des surrénales ou le déficit d’5-alpha-réductase, ont montré que le développement de l’identité de genre peut être influencé par des facteurs biologiques, même si ces cas restent relativement rares.
L’identité de genre se développe dans le temps et se construit aussi à travers les relations, l’environnement familial et le contexte social. Cependant, il n’existe aucune preuve que l’éducation des parents puisse “causer” la dysphorie de genre (c’est une précision importante, car de nombreux parents se sentent coupables sans raison).
Dans une petite proportion de cas, la dysphorie de genre peut être associée à des conditions intersexuelles ou à des troubles du développement sexuel, mais dans la plupart des cas, ce n’est pas le cas.
Manifestations par tranches d’âge
Les signaux de la dysphorie de genre peuvent être très différents selon l’âge.
Chez les jeunes enfants, le malaise ne s’exprime pas par des mots précis, mais par des comportements très clairs :
- préférence persistante pour des jeux et des rôles associés à l’autre sexe;
- refus de leurs organes génitaux;
- malaise lorsqu’ils sont appelés par leur prénom;
- insistance à dire appartenir à l’autre sexe;
- tristesse lorsqu’ils sont traités comme des garçons ou comme des filles.
Il est important de distinguer entre simple curiosité et malaise réel. Beaucoup d’enfants traversent des phases pendant lesquelles ils expérimentent des rôles différents, et cela fait partie du développement normal. La puberté est souvent le moment le plus difficile. Les changements du corps peuvent accroître fortement le malaise, surtout lorsqu’ils sont perçus comme “trompeurs”. De nombreux jeunes rapportent se sentir de plus en plus éloignés de leur corps à ce stade.
Chez les adultes, la dysphorie de genre peut se manifester par une sensation persistante d’être dans le corps qui ne correspond pas, accompagnée d’anxiété, de tristesse et de difficultés relationnelles.
Diagnostic et critères diagnostiques
Il n’existe pas de test unique permettant de savoir immédiatement si un enfant souffre d’une dysphorie de genre. Le diagnostic repose sur une évaluation clinique approfondie.
Dans le DSM-5, les critères diffèrent selon les enfants et les adultes, mais dans les deux cas, il est fondamental que la souffrance clinique soit présente.
Lorsque le malaise est persistant, il est utile que l’évaluation fasse intervenir plusieurs professionnels :
- psychologue;
- neuropsychiatre infantile;
- endocrinologue;
- psychothérapeute.
Cela permet d’éviter les diagnostics précipités et de mieux comprendre la situation.
Épidémiologie
Les estimations varient beaucoup. La variance de genre chez l’enfant peut concerner une proportion non négligeable d’enfants, mais la dysphorie de genre véritable est beaucoup moins fréquente.
Ces dernières années, on a observé une augmentation des diagnostics, surtout chez les adolescents. Cette hausse ne signifie pas nécessairement que la dysphorie de genre est plus fréquente: il est probable qu’aujourd’hui il soit plus facile d’en parler et de demander de l’aide.
L’un des aspects les plus difficiles à gérer pour les parents est la question: « Est-ce que cela va passer ? ». Il n’existe pas de réponse universelle, mais la recherche montre que la situation peut évoluer de façons variées.
Tous les enfants qui présentent des signaux à l’âge préscolaire ou à l’école maternelle ne conservent pas la dysphorie de genre dans le temps. Dans de nombreux cas, le malaise s’atténue en grandissant ou se transforme en une simple variance de genre, c’est-à-dire une façon d’être moins liée aux stéréotypes masculins ou féminins.
C’est pourquoi on parle souvent de :
- persisters, c’est-à-dire des enfants dont la dysphorie de genre persiste même à l’adolescence;
- desisters, c’est-à-dire des enfants chez qui le malaise diminue ou disparaît avec le temps.
La puberté représente une étape déterminante. Les changements corporels rendent plus claire la perception de soi et aident souvent à comprendre s’il s’agit d’une difficulté passagère ou d’une dysphorie plus stable.
Il existe aussi des formes plus légères, où l’enfant ne rejette pas son corps mais montre une forte préférence pour des comportements associés à l’autre sexe. Dans ces cas, il est encore plus important d’éviter les interprétations hâtives et de laisser croître l’enfant.
Comorbidité et impact psychologique
La dysphorie de genre n’est pas seulement une question de relation au corps, elle peut aussi influencer de manière significative le bien-être émotionnel.
De nombreux enfants et adolescents présentant une dysphorie de genre montrent :
- anxiété;
- tristesse persistante;
- isolement social;
- difficultés à l’école;
- basse estime de soi.
Dans certains cas, des comportements autodestructeurs ou des idées suicidaires peuvent apparaître. Ce n’est pas l’identité de genre en soi qui provoque ces difficultés, mais souvent le sentiment de solitude, la peur du jugement et le rejet social.
On parle de dysphorie de genre réprimée lorsque l’enfant ressent qu’il ne peut pas exprimer ce qu’il vit, et le malaise peut devenir encore plus fort. Certains enfants cessent de parler de ce qu’ils ressentent par peur de décevoir les parents ou d’être pris pour cible. Dans ces cas, la souffrance ne disparaît pas mais reste cachée et peut réapparaître à l’adolescence avec une intensité accrue.
Ces dernières années, on a aussi évoqué une dysphorie de genre à début rapide, surtout chez les adolescents. C’est un sujet encore très débattu et il n’existe pas de consensus scientifique clair. Ce qui est certain, c’est que l’adolescence est une période où l’identité personnelle évolue très rapidement, et il est donc toujours nécessaire d’une évaluation attentive et non précipitée.
Dans certains cas, il est important de distinguer la dysphorie de genre d’autres conditions qui peuvent présenter des symptômes similaires, telles que :
- troubles anxieux;
- dépression;
- TDAH;
- difficultés liées à l’image corporelle;
- troubles psychotiques.
Cela ne signifie pas que les deux choses ne puissent coexister, mais qu’il est important de comprendre clairement ce qui se passe avant de prendre des décisions importantes.
Soutien psychologique et psychothérapie
Lorsqu’un enfant ou un adolescent vit une dysphorie de genre, la première étape n’est pas médicale mais psychologique.
Le travail du psychologue n’est pas de “convaincre” l’enfant de quelque chose, mais de créer un espace sûr où il peut exprimer ce qu’il ressent sans crainte. Très souvent, les enfants ont surtout besoin d’être écoutés.
La psychothérapie peut aider à :
- mieux comprendre les émotions;
- réduire l’anxiété et la honte;
- améliorer l’estime de soi;
- affronter les difficultés sociales;
- aider la famille à trouver une manière plus sereine d’aborder la situation.
Le soutien des parents est l’un des facteurs les plus importants. Il n’est pas nécessaire d’avoir immédiatement toutes les réponses. L’essentiel est que l’enfant se sente écouté et non jugé.
Les parents peuvent aussi avoir besoin de soutien: ce n’est pas facile de savoir quoi faire quand on a peur de se tromper.
Le rôle du pédiatre et à qui s’adresser
De nombreuses familles s’adressent d’abord au pédiatre, notamment lorsque les signaux apparaissent dès les premières années de vie. Le pédiatre joue un rôle très important car il peut aider les parents à ne pas tout interpréter comme une alerte excessive tout en évitant de sous-estimer le malaise.
Lorsque le malaise persiste, il est utile de se tourner vers un centre spécialisé où travaillent ensemble des psychologues, des neuropsychiatres infantiles, des endocrinologues et des psychothérapeutes.
Une évaluation pluridisciplinaire permet d’éviter des décisions hâtives et d’accompagner l’enfant de manière plus sûre.
Parcours d’affirmation de genre
Lorsque la dysphorie de genre est persistante et provoque une souffrance significative, il peut être envisagé un parcours d’affirmation de genre. Il s’agit toujours d’un parcours progressif, qui demande du temps et des évaluations attentives.
Dans les cas les plus complexes, et uniquement après une évaluation spécialisée, des bloqueurs de puberté peuvent être utilisés. Ils permettent de suspendre temporairement le développement pubertaire, donnant à l’enfant plus de temps pour mieux comprendre son identité.
Par la suite, une thérapie hormonale peut être envisagée. Ce n’est pas une décision immédiate et elle est toujours accompagnée d’une évaluation psychologique approfondie.
La chirurgie représente une étape qui concerne surtout l’âge adulte. Toutes les personnes atteintes de dysphorie de genre ne souhaitent pas y arriver.
Conclusion
La dysphorie de genre est une réalité complexe qui concerne non seulement le corps, mais aussi l’identité, les émotions et les relations. Chez les enfants et les adolescents, elle nécessite une attention accrue, car elle survient à une période de transformation constante.
Pour les parents, il peut être difficile de savoir quoi faire et quoi dire. Il n’existe pas de réponse universelle valable pour tous. Ce qui compte vraiment, c’est de ne pas laisser l’enfant seul face à sa souffrance et de rechercher une aide compétente lorsque le malaise devient important.