Depuis l’école, lors des cours de sciences, on nous apprend qu’une espèce est un groupe d’organismes qui se reproduisent entre eux pour donner naissance à une progéniture fertile. Or, comme le raconte une étude publiée dans Nature, il existe une fourmi qui remet en cause cette convention et bouleverse ce que nous savons sur l’idée même d’« espèce » : ses reines pondent des œufs qui, une fois éclos, donnent naissance à un mâle d’une autre espèce, appartenant au même genre mais évolutivement distant de celle d’origine.
Le phénomène a d’ores et déjà été baptisé « xénoparité », c’est-à-dire littéralement la mise au monde d’un « étranger ».
Comment ont-ils pu s’en apercevoir ? Reprenons depuis le début. La fourmi en question appartient à l’espèce Messor ibericus, qui, comme son nom l’indique, est présente en Europe mais plus particulièrement dans la péninsule ibérique. Le genre Messor est célèbre chez les myrmécologues pour son haut taux d’hybridation entre les différentes espèces, et M. ibericus porte cette caractéristique à son comble. En observant leurs fourmilières, en effet, l’équipe de l’Université de Montpellier qui a mené l’étude a découvert qu’environ la moitié des mâles est recouverte d’une toison épaisse, tandis que l’autre moitié est dépourvue de poils.
Identité du mâle. Le groupe a donc décidé d’étudier l’identité de ces mâles, découvrant tout d’abord que, dans cette fourmilière, ils sont bien plus rares que les reines : au total, 132 ont été identifiés dans 26 colonies, chacune comptant environ 10 000 individus.
À ce qui les a le plus intrigués, ce sont les mâles sans poil : c’est en effet une caractéristique typique d’une autre espèce du genre, M. structor. Et l’analyse génétique des spécimens a démontré que oui, les mâles dépourvus de poils appartiennent à une autre espèce. De plus, comme les reines de M. ibericus ne peuvent produire que des mâles ou d’autres reines, toutes les femelles de leurs colonies sont hybrides entre les deux espèces.
Un accord unique au monde. Dans les faits, ce phénomène étrange fonctionne ainsi : les reines de M. ibericus s’accouplent avec les mâles de M. structor, et conservent leur sperme. Elles l’utilisent ensuite pour fertiliser certaines de leurs œufs, retirant leur propre matériel génétique du noyau afin que, une fois née, la fourmi soit un mâle de M. structor sans trace de ibericus. Les œufs dont le matériel génétique n’a pas été retiré donnent en revanche naissance à des femelles hybrides entre les deux espèces, qui assurent les fonctions d’ouvrières dans la colonie.
Évolutivement éloignés. L’un des détails les plus curieux de cette affaire est que les deux espèces, bien qu’appartenant au même genre, ne sont pas si proches sur le plan évolutif : leur dernier ancêtre commun date de plus de cinq millions d’années (nous, les humains, nous nous sommes séparés des chimpanzés il y a environ six millions d’années, pour donner une idée).
De plus, M. structor vit généralement dans les zones montagneuses, tandis que ibericus occupe une grande variété d’environnements différents : de ce fait, la première espèce s’est propagée dans des milieux qui ne sont pas les siens. Le seul problème est que cet accord tacite pourrait ne pas durer : étant donné que les mâles sont tous des clones et ne peuvent s’accoupler avec les femelles de leur propre espèce, il est possible qu’ils accumulent des mutations génétiques négatives qui pourraient leur poser des problèmes à long terme. Pour l’instant, toutefois, cette bizarrerie fonctionne.