Cela fait maintenant plus de deux mois que les enfants suivent les cours à distance, qui demeurent un véritable défi pour les parents comme pour les enseignants. Il serait opportun de profiter des semaines qui restent pour imaginer une nouvelle approche pédagogique, afin de ne pas se faire surprendre par la rentrée de septembre.
Il est sept heures du matin: Silvia prend un café et consulte le carnet de notes en ligne de son fils. Aujourd’hui, il y a histoire, arts et mathématiques. Donc: deux vidéos et deux fiches d’histoire; une vidéo d’art et un dessin; deux vidéos et deux fiches de mathématiques. Elle regarde les vidéos d’histoire pour comprendre dans quel ordre les regarder et comment les fiches sont associées. En parallèle, elle écrit à une autre mère qui, comme elle, consulte le carnet: elle n’arrive pas à ouvrir une vidéo… non, voilà, elle s’ouvre! Mais le drame, c’est que son imprimante est en rupture d’encre. Alors elle demande à l’autre mère si, s’il vous plaît, elle peut imprimer les fiches, les afficher au portail et revenir les récupérer plus tard. Ça va: quand elle imprimera celles de son fils, elle les imprimera en double.
Il est huit heures et Silvia n’a préparé que le matériel d’histoire.
Heureusement, son fils ne s’est pas encore réveillé. Elle poursuit donc avec les mathématiques.
Elle regarde le téléphone, le chat de classe est muet. Elle écrit: « Eh les filles, comment ça va ? ». D’abord le silence, puis une pluie d’emojis: salutations, colère, rires, femme qui court… Elle se dit probablement que toutes les mères font la même chose et qu’elles sont toutes pressées, comme elle.
La fatigue des familles
Avec le passage des jours, se fait jour l’impatience. Suivre les enfants n’est pas facile. Il faudrait les accompagner dans les explications, dans le visionnage des vidéos, dans l’écriture. Certains parents travaillent et ne sont pas disponibles durant la journée. Les enfants restent avec leurs grands-parents, qui n’ont pas une grande habitude avec la technologie. Les parents sont inquiets, conscients que leur enfant risque de prendre du retard.
D’autres pensent qu’il n’est pas juste d’accompagner les enfants dans l’exécution de tous les devoirs et suggèrent que les enseignants devraient faire en sorte que les enfants puissent réaliser par eux-mêmes ce qui leur est demandé. Mais ce n’est pas possible dans les premières années de l’école primaire. En réalité, si l’on réfléchit bien, les enfants sont constamment suivis pendant tout le temps passé à l’école: l’enseignant est toujours présent, les guide dans la découverte des savoirs et dans l’exécution des exercices. Or, désormais, les parents deviennent les substituts physiques des enseignants, qui semblent se limiter à préparer le matériel. Mais ce n’est pas vrai: ils le cherchent ou le construisent, le préparent et ensuite le corrigent. Tout cela représente une charge de travail invisible mais importante.
Jugements et récriminations
La didactique à distance est perçue par les familles comme de l’enseignement à domicile. Les parents, notamment pour les enfants de l’école primaire, sont devenus acteurs actifs du processus d’enseignement. Et, qu’ils aient raison ou tort, lorsqu’une personne est activement impliquée, elle se croit légitimée à donner son avis, tant sur ce qui est fait que sur la manière dont les thèmes et les supports sont organisés et proposés.
Émergent avec une certaine clarté tant les points forts que les points faibles, non seulement des enseignants, mais aussi des parents et, inévitablement, de l’institution scolaire. Et commencent, comme d’habitude, les grandes analyses. Voilà plus de deux mois que la pandémie a commencé et les parents commencent à formuler des demandes, parfois à tort et parfois à raison.
Les enseignants sont jugés, et cette fois avec une prétendue connaissance de cause: tous les parents voient avec quel engagement et de quelle manière chaque enseignant affronte la situation. Il y en a qui se réinventent, mais il y en a aussi qui disparaissent.
Parallèlement, les familles font aussi l’objet de jugements: parents présents, absents, disponibles, arrogants, prétentieux, humbles, culturellement préparés ou totalement inadaptés.
Le travail de l’enseignant à distance
Il est sept heures du matin aussi chez Grazia. Alors qu’elle boit son café, elle active l’ordinateur pour vérifier si les parents ont envoyé tous les devoirs de la veille. Plus de deux mois se sont écoulés depuis la fermeture des écoles. Un soupir. Ses élèves lui manquent. Un enseignant sans enfants est comme un avion sans passagers. Comment enseigner sans sourire, sans regarder dans les yeux, sans encourager, sans voir le regard de celui qui écoute, de celui qui comprend ou de celui qui fronce le sourcil face à l’effort?
« Regarde, regardez — pense Grazia — les dessins de Lucie, toujours aussi beaux. Et ceux de Marc? Il faisait toujours des dessins moyens et maintenant ce sont des œuvres d’art. Ici, il y aura la main de maman ou de papa. Ah, et voici la réponse de Julie… celle-là, celle-ci, elle ne l’a sûrement pas imaginée seule ». Ainsi Grazia réfléchit: désormais, chaque élève a un enseignant différent. En ce moment, c’est les parents, peut-être les grands-parents ou la baby-sitter, qui enseignent, suivent les enfants, encouragent, motivent.
« Mince, les devoirs de Thomas ne sont pas arrivés cette fois non plus. Et ceux de Hussem non plus. Je vais les perdre. Que puis-je faire ? Ai-je déjà tout chargé pour aujourd’hui ? » Vérifie: la vidéo explicative est bien là, le récit est présent, la fiche aussi. Aujourd’hui il y aura aussi la visioconférence.
Intégrer les points de vue
Enseignants et parents se sont trouvés confrontés à la même réalité, mais sous des angles différents: les uns obligés d’évoluer sur un terrain qu’ils ne maîtrisent guère, et les autres privés de la partie la plus active et efficace de leur professionnalisme.
Il reste encore quelques semaines et, pourquoi pas, l’été, pour tenter de construire des stratégies adaptées. Pour tester de nouvelles méthodes en vue d’une réouverture de l’école en septembre, dont les modalités restent inconnues. En attendant, les enfants ont perdu leur motivation. L’école, pour beaucoup, s’est traduite par une montagne de devoirs à faire, pour d’autres par une course continue pour parvenir à se connecter.
Des enseignants, par leur propre volonté ou sur directive du chef d’établissement, ont d’ores et déjà commencé à transformer leur pédagogie, s’inventant de nouvelles stratégies. Il y a des enfants qui ont été impliqués dans l’exploration d’une façon différente d’apprendre, dans laquelle l’enseignant lui-même s’est engagé, sans craindre d’explorer un territoire inexploré.
Repensons la didactique
Jean Piaget écrivait: « L’objectif principal de l’école est de former des hommes capables de faire des choses nouvelles, et non simplement de répéter ce que les générations précédentes ont fait ».
On parle beaucoup — et depuis trop longtemps — de repenser l’école et la didactique, et voici une occasion de bouleverser et de déstabiliser un système qui a besoin d’innovation, non pas dans les contenus, mais dans les méthodes.
Les enfants sont tous à la maison: potentiellement, un véritable laboratoire est à leur disposition. Les enseignants pourraient partir de l’expérience pour introduire ou approfondir n’importe quel sujet. Certes, certains ont commencé les cours en ligne tout de suite, mais beaucoup se sont simplement contentés de transférer en vidéo ce qu’ils faisaient en classe. Et cela ne constitue pas une vraie didactique à distance. Repensons la didactique, désormais, revient à sortir des schémas habituels, à sortir des fiches et des livres et à entrer dans la maison de chaque enfant. Entrer dans la cuisine et étudier, par exemple, les notions d’équivalence en utilisant une balance et de la farine.
Bref, en consultant le site de l’Approche de Reggio Emilia, on peut en tirer quelques idées, ou s’immerger dans les travaux de Maria Montessori pour redécouvrir ce que l’on peut apprendre dans la vie quotidienne. Il est certain que, maintenant, les parents et les enseignants doivent être poussés à former une alliance.
Je crois que chacun a eu le temps de comprendre ce qui se passe; il reste à s’accorder sur la manière de poursuivre ensemble, dans le plus grand respect de l’enfant, pour découvrir que, même avec ses limites, la didactique à distance a aussi des potentialités.
L’unique aspect qui ne peut pas être remplacé et qui manque à tous les enfants est le fait de se retrouver ensemble. Rire, jouer, plaisanter, faire quelques bêtises et recevoir ensuite une remontrance.
La didactique à distance ne saura jamais recréer la relation, qui est l’élément essentiel à la croissance de l’individu.