Il y a presque trente ans, en 1999, Jeffrey Young a lancé la manuelle initiale de la Schema Therapy, une approche thérapeutique innovante qui a connu depuis de nombreuses évolutions, approfondissements et enrichissements. Au fil de toutes ces années, le modèle a été constamment affiné, intégrant de nouvelles perspectives tout en conservant ses concepts fondamentaux, tels que la compréhension des besoins de base, les schémas dysfonctionnels précoces, les modes de fonctionnement et le rôle du limited reparenting dans la relation thérapeutique.
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il est utile de revenir sur l’origine de cette approche.
Les origines du modèle
La Schema Therapy a été conçue comme un modèle intégratif, suite à la constatation que la thérapie cognitive seule ne suffisait pas à traiter la majorité des patients, en particulier ceux présentant des troubles de la personnalité ou des problématiques complexes et durables. Il est vite apparu que les besoins émotionnels fondamentaux, souvent frustrés dès l’enfance, pouvaient donner naissance à des schémas dysfonctionnels précoces, que le patient tente de compenser avec des stratégies de coping inadéquates.
Le traitement a ainsi pour objectif principal la modification de ces schémas et des stratégies de coping, tout en visant à satisfaire ces besoins non comblés. La clé du changement réside dans la reconnexion avec ses besoins émotionnels, la réparation des schémas, l’adoption de modes de coping plus sains, et le développement d’un mode Adulte Sain. Ce processus passe par l’intégration de techniques variées, mêlant approche cognitive, comportementale, expérientielle et essentielles à la relation thérapeutique.
Les nouveaux besoins et schémas dysfonctionnels
Concernant les concepts clés du modèle, certains auteurs ces dernières années ont proposé d’élargir la liste des besoins de base, initialement identifiés par Young. Ces ajouts ont été facilitée par des échanges et comparaisons avec d’autres théories, notamment celles de Dewck (2017).
Voici la liste complète actualisée des besoins fondamentaux, intégrant ces nouvelles propositions :
- Sécurité et alimentation (y compris l’attachement sécurisé) ;
- Autonomie, compétence et sens d’identité ;
- Liberté d’expression des besoins et des émotions ;
- Spontanéité et jeu ;
- Limites réalistes et autocontrol ;
- Cohérence de soi. Lorsqu’il est difficile d’établir des connexions sociales enrichissantes et profondes, ou lorsque l’individu manque de stabilité et d’ancrage, il peut en résulter une absence de cohérence entre le soi et le monde extérieur ;
- Justice. Lorsqu’un tel besoin n’est pas satisfait, l’enfant ressent un sentiment d’injustice, d’inégalité et de culpabilité. La victime ou la victime d’intimidation peut avoir du mal à exprimer son point de vue ;
- Connexion avec la nature, dont la frustration empêche le contact avec l’environnement et le lieu de vie.
Les trois derniers, récemment proposés par plusieurs chercheurs, sont associés respectivement à de nouveaux schémas dysfonctionnels :
- Mancanza di un’identità coerente : une sensation d’incapacité à exprimer ses idées ou son point de vue, accompagnée d’une superficialité émotionnelle.
- Manque d’un monde significatif : sentiment d’isolement, de vide et de manque de sens dans la vie ;
- Injustice : perception d’être constamment victime, avec une tendance à envisager autrui comme source de préjudice, avec un sentiment permanent de victimisation et de attentes que les autres « arrangent » les choses ;
- Manque de connexion avec la nature : une absence d’attachement à l’environnement ou une vision fortement matérialiste.
L’élargissement par le concept de Mode
Une autre avancée essentielle concerne la notion de mode (ou « mode » en français). En raison de la complexité à traiter certains patients, chez qui plusieurs schémas actifs coexistent simultanément, le modèle a été étendu pour inclure ce nouveau concept.
Pour mieux comprendre, on peut utiliser une métaphore issue de la génétique : si les schémas constituent le génotype, alors les modes en sont l’expression phénotypique, c’est-à-dire l’ensemble des comportements et réactions observables à un moment donné. Les modes représentent ainsi les différentes parties ou facettes du moi qui se manifestent successivement ou simultanément, en fonction des schémas en jeu et des stratégies de coping employées.
À l’origine, la réflexion portait sur une dizaine de modes, mais face à la complexification du fonctionnement de certains patients, ce nombre s’est étendu à une quarantaine, comme le précisent Arntz et ses collègues (2021), apportant plus de nuances dans la compréhension des comportements.
Les nouveaux modes et stratégies de coping
Sur le plan pratique, l’adoption du concept de mode met en évidence que chaque mode résulte d’une combinaison unique d’un schéma actif et des stratégies de coping employées pour faire face à celui-ci. Cette perspective permet une lecture plus fine du fonctionnement intérieur.
Selon Arntz et ses collaborateurs (2021), on a identifié environ quarante modes, répartis en plusieurs catégories : modes de l’enfant, modes parentaux, modes d’évitement et modes d’inversion. Voici une traduction de cette typologie, avec quelques descriptions succinctes pour éclairer leur rôle :
Modes enfant
- Bambin négligé
- Bambin non autonome
- Bambin soumis (N)
- Bambin contraint/obligé (N), avec une impossibilité d’exprimer spontanément ses désirs ou de jouer librement
- Bambin confus (N)
- Bambin excessivement diligent (N)
- Bambin victime (N)
- Bambin grandiose
- Bambin gâté (N)
- Bambin indiscipliné
- Bambin impulsif
- Bambin en colère
- Bambin furieux
- Bambin rebelle (N)
- Bambin râleur (N)
Modes parentaux
- Parent exigeant et critique
- Parent punitif
Modes d’évitement
- Protecteur distant
- Protecteur amusant (N). Son rôle est d’éviter d’affronter ou de révéler des émotions douloureuses liées à la frustration des besoins.
- Protecteur en colère
- Protecteur évitant
- Complice docile (N)
- Chercheur de rassurance (N). Très fréquent dans les troubles anxieux, il s’agit de ceux qui recherchent la confirmation chez eux ou chez autrui.
- Autoprotection détachée
- Sospicieux hypercontrôlant
Modes d’inversion
- Iperautonome (N). Mode qui pousse à tout faire seul, à éviter de demander de l’aide.
- Clown (N)
- Recherche d’attention et d’approbation
- Autoélevé
- Bullo et agressif
- Perfectionniste hypercontrôlant
- Idéaliseur (N). Tendance à mythifier les autres.
- Téméraire (N). Attitude imprudente, risquée.
- Fainéant/Oblomov (N). Individu paresseux ou procrastinateur.
- Pollyanna/trop optimiste (N). Personne excessivement gaie ou positive.
- Le compatissant (N). Personne toujours charit able, prête à pardonner.
- Humble (N)
- Imposteur (N)
- Manipulateur/Tricheur (N)
- Prédateur
Les stratégies de coping
En outre, un changement important concerne l’approche des stratégies de coping. Dans cette optique, elles seraient principalement regroupées sous deux grands types : stratégies d’évitement et hypercontrôle (inversion), et celles de la résignation ou assimilation automatique à l’échéance, auparavant associées aux modes enfant ou parent critique.
La stratégie de résignation, renommée « rasse des ver», met en lumière que la personne, face à son schéma, se persuade qu’elle ne peut rien changer, s’abandonnant à l’emprise de l’émotion ou de la cognition en fusion. Par exemple, un patient ayant un schéma d’inadéquation croit fermement qu’il ne vaut rien, ce qui influence ses comportements, notamment en s’engageant dans des relations où il se sent inférieur ou critiqué, car il pense ne mériter que cela.
L’importance du Mode Adulte Sain
Comme dans beaucoup d’approches de la troisième génération — telle la Compassion Focused Therapy (Gilbert, 2016) ou l’Acceptance and Commitment Therapy (Harris, 2021) —, la Schema Therapy insiste sur le rôle crucial de développer un mode adulte sain. Ce mode n’est pas seulement une attitude à adopter, mais aussi une partie du soi à renforcer dans les moments de vulnérabilité émotionnelle.
Le renforcement du mode Adulte Sain implique la maîtrise de quatre compétences clés, essentielles à une régulation effective :
- La conscience de soi, via des exercices d’autosurveillance et de pleine conscience (mindfulness), consistant à observer ses pensées, ses émotions sans jugement ;
- L’autocompassion, c’est-à-dire la capacité à accueillir et valider sa douleur tout en souhaitant la guérir ;
- La capacité à identifier et différencier les cognitions dysfonctionnelles de la réalité, tout en affirmant des représentations saines de soi ;
- L’exposition contrôlée pour induire le changement comportemental attestant de la progression intérieure. Le travail intérieur doit être appuyé par des actions concrètes.
Le développement du Mode Adulte Sain nécessite de le fréquenter autant que possible, en adoptant une attitude proactive pour en faire une référence dans la gestion des difficultés et dans la construction d’un état d’esprit équilibré.
Applications en thérapie clinique
La Schema Therapy est particulièrement adaptée à la pratique clinique pour plusieurs raisons. La familiarité des thérapeutes et des patients avec ses concepts fondamentaux — tels que besoins, schémas, modes et stratégies de coping — facilite une compréhension partagée et une mise en œuvre efficace.
Cette approche se distingue par sa capacité à fournir une conceptualisation claire et structurée du fonctionnement du patient, favorisant une meilleure prise de conscience de ses schémas et de ses modes. La possibilité de travailler métacognitivement sur ces thèmes permet au patient de prendre du recul, de mieux comprendre ses comportements automatiques, et d’adopter des stratégies plus conscientes et régulatrices.
Enfin, l’intégration de techniques variées — cognitives, comportementales, expérientielles — permet de répondre de manière flexible et cohérente aux obstacles qui empêchent le changement, en adaptant l’intervention aux besoins spécifiques de chaque patient.
Bibliographie
- Arntz, A., Rijkeboer, M., Chan, E., Fassbinder, E., Karaosmanoglu, A., Lee, C., W., Panzeri, M. (2021). Vers une théorie reformulée de la Schema Therapy : Position d’un groupe de travail international. Cognitive Therapy and Research.
- Lockwood, B. G., & Young, J. (2017). Une nouvelle vision du modèle de la schema therapy : organisation et rôle des schémas maladaptatifs précoces. Cognitive Behaviour Therapy.
- Brockman, R., Simpson, S., Hayes, C., Van der Wijngaart, R. & Smou, M. (2025). Guide pratique de la Schema Therapy : évaluation, techniques, stratégies de traitement et applications spécifiques. Erickson, Trente.
- Dweck, C. S. (2017). Des besoins aux buts et aux représentations : Fondements d’une théorie unifiée de la motivation, de la personnalité et du développement. Revue Psychologique, 124, 689–719.
- Harris, R. (2021). Fais le acte : un guide pratique pour professionnels sur l’Acceptance and Commitment Therapy. Franco Angeli.
- Gilbert (2016). La thérapie centrée sur la compassion. Caractéristiques clés. Franco Angeli.
- Young, J. (1999). Thérapie cognitive pour les troubles de la personnalité : une approche axée sur les schémas. Sarasota, FL : Professional Resource Press.