La crèche est le premier accès à la société pour nos enfants. Ci-dessous, nous présentons l’entretien avec Maura Farris, enseignante et conceptrice, avec Claudia Loglisci et Mattia Ravetti, de la crèche « Le Bois des Petits » à Veglio, dans la province de Biella.
Qu’est-ce que “Le Bois des Petits” ?
Le projet “Le Bois des Petits” s’inspire de principes pédagogiques formulés par des auteurs que nous ressentons comme très proches de notre sensibilité éducative : Montessori, Rousseau, Steiner, Neill, Pizzigoni, les sœurs Agazzi; mais surtout nous nous appuyons sur les courants pédagogiques nord-européens fondés sur le concept « l’école dans les bois ».
Le point fort de cette approche éducative est la possibilité d’être pionniers, d’écrire un nouveau chapitre. Chaque école du bois qui naîtra en France ne sera pas une simple photocopie des autres mais vivra de sa propre vie, et adaptera son projet pédagogique aux talents et à l’esprit des enseignants qui l’« habiteront ». Nous, éducateurs, comme nos enfants, nous sentons libres de puiser dans les théories des plus grands innovateurs de l’histoire, libres d’élargir le champ, de choisir le meilleur de chaque approche pédagogique plutôt que d’être enfermés dans des méthodes qui laissent peu d’espace à l’expérimentation.
La pédagogie du bois est une pédagogie vivante : la différence substantielle par rapport à l’approche classique est justement celle-ci. Le cadre naturel est la clé de voûte, le retour à des rythmes harmonieux et l’apprentissage par l’expérience directe complètent le tableau. Le rôle de l’enseignant est aussi novateur : un maître qui n’impose pas les rythmes d’apprentissages et de croissance des enfants, mais observe à distance leur flux et intervient comme médiateur lorsque sa présence est nécessaire. On ne contraint pas et on propose peu. L’enfant s’organise lui-même, crée, construit et invente de sa propre volonté.
Qu’est-ce qui le rend différent d’autres réalités « plus traditionnelles » ?
« Le Bois des Petits » (ici la page Facebook du projet) aspire à devenir un lieu où les enfants se sentent libres d’interagir avec les activités, les ateliers, les parcours sensoriels et de mouvement, ou bien d’être libres de s’asseoir, d’écouter la nature et leur pensée intérieure. Des lieux de rencontre où les éducateurs et les enfants puissent partager des idées et des réflexions sur le fonctionnement du parcours. Des moments de la journée où les enfants eux‑mêmes deviendront nos maîtres et nous apprendront quels sont les temps à vivre.
Nous sommes convaincus que cette pédagogie et sa méthode éducative reposent sur l’amour de l’enfant, en agissant sur le respect des temps individuels, sur l’éveil des dispositions propres à chaque enfant et sur le développement autonome.
Notre inspiration pédagogique naît du désir d’aider l’enfant dans son parcours de croissance, en stimulant son autonomie « en faisant soi‑même », ce qui l’amènera à accroître l’estime de soi et la conscience de ses propres capacités, mais aussi de ses limites. Il s’agit de permettre aux enfants de vivre l’instant, d’explorer leurs curiosités jusqu’à en connaître chaque recoin, et de décider de leurs propres tempos d’apprentissage. L’association entend donc garantir et préserver le droit des plus petits à une croissance saine et instinctive, les aidant à réaliser leurs talents innés et les accompagnant dans leur parcours de développement.
Comment est née l’idée ?
À l’été 2014, trois éducateurs, à la recherche d’un système de formation plus respectueux de l’âme et des capacités des enfants, se sont rencontrés après des années de travail au sein de différentes réalités pédagogiques. De cette rencontre est née une volonté commune de lancer un projet d’éducation alternative et ils ont décidé d’aller vers Ostia Antica, où certains maîtres et éducateurs avaient donné naissance à une « école dans les bois ».
Là, nous avons découvert une manière nouvelle de gérer le service éducatif, où les enfants et les éducateurs partageaient leur temps de façon joyeuse, détendue et satisfaisante pour tous, grands et petits. Nous avons aussi constaté que la pédagogie du bois et la pédagogie du bon sens faisaient déjà partie de nous. De retour chez nous, nous avons mis nos esprits à l’œuvre et avons cherché la possibilité de réaliser, dans notre propre cadre, ce rêve possible. Nous avons donc décidé de fonder une association afin de faire vivre et revivre le contact avec la nature, non seulement pour les enfants, mais aussi pour leurs familles.


Comment réagit l’enfant ?
Nos enfants réagissent en suivant leur esprit, et pour chacun le temps d’« adaptation » a des rythmes et des modalités différents, qui seront partagés avec les parents et dictés par les besoins intrinsèques de chaque enfant. Après cette période d’adaptation, les enfants apprennent à connaître tous les bénévoles qui interviennent dans le projet, tissent des liens avec les autres enfants et surtout s’immergent dans le cadre naturel.
Ce qui nous a frappés dès le début, c’est l’extraordinaire capacité d’organisation de ces enfants et l’harmonie qui se crée lorsqu’ils sont ensemble : ils se sentent comme une seule famille et prennent soin les uns des autres. L’un des facteurs les plus importants est aussi le facteur de bonheur, car les enfants aiment venir à la crèche. L’air frais et pur qu’ils respirent chaque jour rend les absences pour maladie très rares.
Comment nous nous organisons en cas de grand froid et de mauvais temps ?
« Le Bois des Petits » est à tous égards un service éducatif, donc avec une structure (normée comme garderie d’accueil) qui, en cas de froid intense, de vent et de pluie persistante, prévoit de passer les journées à l’intérieur d’un bâtiment/abri, dans un cadre chaleureux et accueillant que les enfants peuvent modifier en fonction de leurs intérêts. À l’intérieur, des jeux et des activités s’organisent de manière autonome et les éducateurs évoluent comme des observateurs attentifs. À d’autres moments, on réinterprète les matériaux collectés dans la nature, on danse, et vers la fin de semaine on fabrique du pain et des grissini à offrir aux familles.
Quelles sont les difficultés rencontrées dans le développement du projet ?
Les principales difficultés ont été de comprendre sous quelle « catégorie » réglementaire se placer. Les écoles dans les bois, en effet, ne sont pas normées en France, donc le choix a été de rechercher au sein des normes elles-mêmes celle qui convient le mieux aux besoins de notre projet. Après de longues discussions avec les autorités locales et régionales, nous avons envisagé la voie de la garde d’enfants (baby parking), qui, pour l’instant, est la plus adaptée en attendant une reconnaissance normative.


Les parents sont-ils enthousiastes de votre travail ?
Nous l’avons demandé à une maman qui nous a raconté son expérience :
« Ça y est, le jour est arrivé. Tommaso s’ébouriffe les yeux encore tout sonné en prenant son petit-déjeuner : il n’est pas habitué à se lever si tôt ! Je l’observe pendant qu’il termine son lait de riz et je regarde avec des yeux embués de larmes, le cœur qui bat, la boîte que nous avions décorée il y a quelques jours avec sa photo et ses empreintes colorées. Est-ce que j’aurai tout pris nécessaire ? Change, second change, serviettes, brosse à dents, dentifrice, combinaison anti-pluie – j’espère que cela tiendra comme la commenter sur internet – et des bottes.
C’est le moment, on y va. L’ai-je couvert suffisamment ? Trop ? Va-t‑il pleurer quand on le laisse ? Pleurerai-je moi aussi ? Mais pourquoi son père est‑il si calme ?! Arrivés au petit préfabriqué en bois entouré par la forêt de l’exploitation qui va nous accueillir durant cette expérience. Pour commencer à l’habituer, un ciel gris et une pluie fine. Le terrain devant l’entrée de la petit maison est boueux, et, curieusement, c’est la première chose qui attire les enfants : la boue et les flaques d’eau.
Entrons. L’espace « changing » est simple et essentiel, entièrement en bois et façonné avec soin par un artisan de la région. Nous nous sentons tout de suite à l’aise, sereins. Le séjour est aménagé avec des meubles à hauteur d’enfant, eux aussi en bois; les jeux sur les étagères sont peu nombreux et bien rangés. Nous nous asseyons près des autres sept familles pionnières du projet, toutes aussi désireuses d’offrir à leur enfant le souvenir d’un premier enfance sereine et incroyablement normale.
Oui, normale. Car autant que nous considérons l’anormalité comme l’obligation de faire rester des enfants de 3/4 ans assis plus que nécessaire ou de les faire passer leur temps à colorier des fiches préimprimées qui tuent la créativité.
Pour mon fils, j’ai choisi qu’il devienne normal de courir sur les prés, de rouler dans une colline, de sauter dans les flaques, de tomber et de se relever, de reconnaître le bruit du pic vert sur les troncs, de distinguer les traces que laisse le chevreuil sur son passage, d’apprendre à faire le pain, de colorier par plaisir et de découvrir que l’on peut aussi utiliser la terre.
Pour mon fils, j’ai choisi qu’il devienne normal le respect des autres, de la nature et des animaux. J’ai choisi qu’il devienne normal d’aimer, de s’émerveiller devant la beauté qui nous entoure, de la reconnaître et de l’apprécier. Je veux qu’il apprenne à utiliser ses mains pour créer et à raisonner avec sa tête, tout en étant guidé dans le suivi de ses choix parce qu’il n’existe aucun âge où il soit licite de les entraver.
Pour mon fils, j’ai choisi la liberté, et trois personnes compétentes pour l’aider à faire sortir les talents qu’il possède déjà. À deux ans après ce jour, je me demande chaque matin si j’ai couvert tout ce qu’il faut, mais seul mon cœur de mère sait combien je suis fière et remplie de gratitude lorsque Tommaso me offre une brindille qu’il décrit comme le plus précieux des trésors. Car dans cette brindille se trouvent ses quatre ans et tout l’amour, l’imagination, l’émerveillement et la beauté des petites grandes choses».