France: Saint-Tropez, mesures contre le sur-tourisme
Saint-Tropez compte parmi les destinations touristiques les plus prisées d’Europe. Popularisée par des films et des séries, la ville balnéaire de la Côte d’Azur passe désormais à l’action contre le « sur-tourisme ».
Thérèse Batin, 75 ans, connaît Saint-Tropez comme sa poche: elle est née dans le quartier historique et y vit encore aujourd’hui. Depuis des décennies, elle observe les évolutions de sa ville. Pour elle, l’art de voyager a radicalement changé : « Plus rapide, moins cher, moins de temps — il faut toujours plus, et tout de suite. Davantage, encore et encore ». Les foules de touristes ressemblent pour elle à un tsunami, dit-elle.
Saint-Tropez: mesures contre le sur-tourisme
Le maire reçoit des menaces
À la mairie, le maire de Saint-Tropez, Marc Morel, reçoit l’équipe de l’ARD. Une rencontre en ville n’a pas été possible, le responsable est sous protection policière et affirme recevoir régulièrement des menaces. Depuis son arrivée en 2017, il mène une politique visant à limiter plus fortement le tourisme dans la cité, ce qui a suscité l’opposition de nombreux habitants qui vivent du secteur.
« Tout ce que je fais, je le fais pour la ville », répète-t-il. Certains croyaient sans doute que les menaces pourraient le faire dévier de ses choix. En arrière-plan, il soupçonne des groupes d’intérêts issus de l’immobilier, liés à des acteurs de la région voisine. Pour autant, ce qui lui arrive localement reflète aussi un mouvement plus large prêt à la Commission européenne: Saint-Tropez est « European Green Pioneer of smart Tourism 2026 ».
Moins de terrain à bâtir, plus d’espaces verts
Un pilier central de la nouvelle stratégie consiste à abandonner plusieurs projets immobiliers d’envergure. « Nous supprimons six grandes zones touristiques », déclare le maire. À l’origine, ces zones prévoyaient la construction de plus de 1 000 logements supplémentaires.
Autour de la vieille ville, de nombreux terrains qui étaient jusqu’ici classés comme zones constructibles seront réaffectés à des espaces verts. « Saint-Tropez n’a pas besoin de logements supplémentaires ni d’hébergements touristiques supplémentaires », affirme Morel.
Habitation devient locations saisonnières
Comme dans de nombreuses stations balnéaires françaises, l’impact du tourisme sur le marché immobilier se fait sentir directement chez les habitants. Plusieurs logements ont été réaménagés en appartements destinés à la location saisonnière. Cette réalité devient tangible dès l’entrée: deux coffres-forts à clés pour les appartements à louer pendent du mur dans l’entrée.
Une rencontre reste gravée dans les mémoires: « Un jour, je suis rentrée chez moi et j’ai trouvé un couple britannique avec de gigantesques valises dans mon couloir », raconte Thérèse Batin. « Ils m’ont demandé ce que je faisais ici. Je leur ai répondu: j’y habite depuis 75 ans. »
Limite du nombre de passagers de croisière
Le problème du sur-tourisme s’observe surtout dans les ports accueillant des croisières. Autrefois, jusqu’à dix paquebots pouvaient mouiller en même temps dans la baie. Désormais, la réglementation est nettement plus stricte.
« Nous avons fixé que, le matin, au maximum 4 000 passagers de croisière et, l’après-midi, au maximum 4 000 passagers puissent rester en ville », indique Jelka Tepšić, responsable portuaire de Saint-Tropez. Le nombre de paquebots par jour a ainsi été ramené à deux, et la durée d’ancrage a été portée à au moins huit heures.
Gestion numérique des flux de visiteurs via une application
En complément des plafonds, Saint-Tropez mise sur une régulation numérique des flux. Grâce au Saint-Tropez Pass et à un système de surveillance numérique, les visiteurs peuvent être mieux répartis dans la cité. Julijana Antić Brautović, responsable du département culturel et du patrimoine, présente l’application. Le Saint-Tropez Pass offre des tarifs réduits pour de nombreuses attractions, y compris des sites moins connus.
Les visiteurs peuvent voir en temps réel quelles attractions affichent une saturation. Si le Musée d’Histoire de la Ville atteint sa capacité maximale, l’appli signale les temps d’attente et propose des destinations alternatives, par exemple le musée de la Navigation. « Lorsque tout le monde se presse au même endroit, rien n’est gagné », souligne Antić Brautović. L’objectif est de mieux étaler les flux sur l’ensemble de la vieille ville; l’essentiel est le « flux » des visiteurs, pas la vitesse de fréquentation.
Qualité de vie plutôt que des records
Pour le maire Morel, l’enjeu ne se limite plus à une politique touristique; il s’agit de l’avenir même de Saint-Tropez. « Si l’on constate que le tourisme détruit la qualité de vie, il faut tirer la corde et réévaluer », affirme-t-il.
Les habitants, comme Thérèse Batin, espèrent que ces mesures produiront leurs effets afin que Saint-Tropez puisse préserver son caractère. On lui a souvent proposé de vendre son appartement, raconte-t-elle; les montants offerts sont importants. Mais elle refuse: « Même si on me proposait un million d’euros, je ne vendrais pas. Si l’appartement vaut un million pour quelqu’un qui n’y a jamais vécu, il en vaut dix pour moi. »
Saint-Tropez tente ainsi un délicat équilibre, partagé par de nombreuses destinations européennes: maintenir la tourisme comme pilier économique sans dégrader la vie des habitants. La cité méditerranéenne mise sur des limites claires plutôt que sur une croissance illimitée. Reste à voir si ce modèle tiendra sur le long terme, au-delà des murs de la vieille ville, et s’il inspirera d’autres villes dans l’Hexagone et ailleurs en Europe.