Dans le dernier roman d’un auteur très apprécié, une jeune fille de 8 ans et son père réfléchissent aux stéréotypes de genre et à l’égalité
L’expérience de la paternité
« Être père – nous explique l’auteur – a été essentiel pour l’écriture de ce livre, comme pour bon nombre de ses autres œuvres. En particulier, être papa de trois filles a profondément changé ma vision du monde, en m’offrant une nouvelle perspective sur la féminité, et m’a permis de réfléchir sur la manière dont mes filles conçoivent la société, comment elles se rapportent à la réalité et comment elles subissent parfois des stéréotypes ».
La couleur comme point de départ
Les échanges entre l’auteur et ses filles ont, de fait, alimenté certaines idées pour le roman. Parmi celles-ci, l’allégorie de la couleur occupe une place centrale : «Les couleurs favorites de mes trois filles sont le violet, le rouge et le bleu, pas par hasard celles qui ont inspiré des réflexions que Viola partage avec son père. Étant dessinateur de bandes dessinées et architecte, j’ai naturellement tendance à écrire sur ce que je vois, à vouloir, par l’écriture, me rapprocher de la réalité que je perçois ».
De cette manière, le symbolisme lié aux couleurs offre une clé d’entrée claire et immédiate, compréhensible même pour un enfant. Par ailleurs, il y a une autre raison pour laquelle j’ai choisi de partir du concret : « J’estime que l’inclusion d’éléments véridiques dans le livre est essentielle, car c’est le seul moyen d’établir une communication sincère avec les jeunes, qui perçoivent instantanément si un adulte leur raconte une histoire non vraie ».
Se remettre en question
Par exemple, approfondir le sujet des couleurs, comme le fait Viola avec son père peintre, permet de remettre en question ces certitudes apparemment inébranlables, qui ne sont en réalité que des constructions fragiles et récentes. Poursuit Matteo Bussola : « En discutant avec son père, Viola découvre que certains usages que l’on pourrait croire très anciens, comme l’association du rose au féminin et du bleu au masculin, ne sont en réalité qu’un phénomène récent, apparu dans les années quarante du XXe siècle ».
Comme en témoignent de nombreuses études historiques et anthropologiques (on peut par exemple approfondir cette thématique à travers le livre Cromorama de Riccardo Falcinelli), durant plusieurs siècles, le rose était considéré comme une couleur plus adaptée au sexe masculin, tandis que les nuances d’azur et de bleu convenaient davantage aux femmes. Le temps a cependant modifié ces représentations opposées, illustrant que tout évolue et que les aspects culturels sont en perpétuel changement.
De nombreuses idées que nous tenons pour acquises ne sont en réalité que des superstructures dont il est possible de se libérer lorsqu’on comprend qu’elles ne correspondent plus à notre vision du monde et à notre façon de nous représenter. Cela devrait nous inciter à faire preuve de plus d’ouverture et de souplesse face à ces changements.
Les stéréotypes dans les manuels scolaires et dans la vie quotidienne
Dans le livre de Matteo Bussola, un passage évoque également la présence de stéréotypes de genre dans les manuels scolaires. Viola en remarque la présence avec dépit, et l’impact négatif de ces représentations a été démontré par de nombreuses études (en Italie, par exemple, celles pionnières d’Elena Gianini Belotti [1] ou celles d’Irene Biemmi et de Silvia Leonelli [2]). La source de cette remarque est directement issue du quotidien : « J’ai malheureusement constaté, dans le manuel scolaire d’une de mes filles, des représentations stéréotypées des rôles de la mère et du père, ce qui est d’autant plus préoccupant que cela se produit dans des livres encore utilisés aujourd’hui, et pas seulement dans des éditions dépassées ».
Il s’agit là d’une preuve supplémentaire que la lutte pour l’égalité est encore longue, souligne Bussola : « Beaucoup d’idées stéréotypées, comme celles qui associent certaines tâches exclusivement au père ou à la mère, apparaissent violemment lorsque l’on gratte la surface, car elles restent profondément ancrées. Et elles ressurgissent même dans des familles qui revendiquent une parité parfaite, car la culture dans laquelle nous sommes plongés est un terreau fertile à ces préjugés, qui se révèlent dès que l’on baisse la garde ou que l’on se sent en sécurité. C’est pourquoi il est important de répéter souvent des mots comme “merci” et “pardon”, qui console et renforcent toutes nos relations humaines ».
Éduquer c’est aussi apprendre
Un moment très touchant du livre montre Viola faire remarquer à son père une erreur qu’il commet, lui faisant comprendre qu’il n’est pas à l’abri lui aussi des stéréotypes, notamment lorsqu’il suppose que sa partenaire est responsable de certains devoirs familiaux. « C’est mon passage préféré – précise l’auteur – car il illustre que éduquer consiste en une relation de réciprocité : les parents pensent souvent que ce sont seulement les enfants qui ont à apprendre, alors qu’en réalité, ce sont aussi eux qui transmettent des leçons importantes, à travers leur regard aiguisé, capable de percevoir des éléments qu’adultes ne voient pas forcément ».
Libres d’être soi-même
Et tout comme l’éducation repose sur cet échange de connaissance, elle implique aussi une quête de liberté, qui devient de plus en plus claire pour Viola tout au long de son parcours. Bussola affirme : « Je souhaiterais transmettre le message que personne ne naît pour plaire aux autres ou pour répondre aux attentes des autres. Le véritable devoir des enfants, c’est simplement de grandir en restant fidèles à eux-mêmes. En un sens, il est même naturel et juste qu’ils transgressent parfois les attentes de leurs parents et qu’ils expriment leur vraie personnalité, sans permettre aux autres de leur imposer des cages ou des étiquettes. De cette manière, chacun pourra pleinement révéler sa singularité ».
Un cercle vertueux
Sans oublier que, dans chaque famille, il est possible de favoriser des comportements positifs, qui pourront devenir des modèles pour d’autres. Bussola insiste : « Souvent, pour éviter de renoncer à nos idées ou modèles culturels habituels, nous cherchons des excuses faciles, ce qui conduit à perpétuer des comportements discriminatoires. »
Pensons notamment à l’engagement pour les droits des familles arc-en-ciel, souvent réduit à des arguments discriminatoires (par crainte que leurs enfants soient victimes de préjugés dans une société arriérée). C’est une position absurde et irresponsable, qui devrait plutôt être inversée : chacun devrait commencer par ne pas discriminer aucune famille ni personne, et encourager ainsi des comportements plus ouverts et respectueux. Un exemple positif peut faire boule de neige et contribuer à construire une culture nouvelle, dans laquelle toutes les personnes et toutes les familles auront la liberté de vivre selon leur propre projet de vie. »
Car le chemin vers l’égalité nécessite l’engagement de tous, pour permettre à chacun de colorier la réalité avec ses propres couleurs, comme Viola avec le bleu qui lui plaît tant.