Cyberharcèlement : causes et prévention

Par rapport au harcèlement en présence, le cyberharcèlement présente une série de caractéristiques qui le rendent silencieusement plus venimeux. Les effets à court terme, s’ils ne sont pas détectés rapidement, peuvent mener à des conséquences à long terme sur la santé mentale et physique.

Devenir parent alors que la révolution numérique est déjà en cours impose de faire face à un défi totalement nouveau pour l’humanité: élever des enfants qui vivent dans deux mondes plutôt que dans une unique réalité. Le numérique est en effet une réalité à part entière, où les enfants et les adolescents passent une partie de leur vie à construire des relations sociales et à développer leurs compétences relationnelles, sociales, émotionnelles et cognitives.

Si le numérique est une réalité, au sein de laquelle cohabitent expériences positives et expériences négatives, émotions vitales et celles que nous préférerions éviter, il existe parmi les expériences que nos enfants peuvent rencontrer dans le monde digital une forme qui fait particulièrement peur aux parents: le cyberharcèlement. Quelles sont les caractéristiques de ce phénomène ?

Qu’est-ce que le cyberharcèlement

Quelles sont les caractéristiques du cyberharcèlement ? Il s’agit d’une forme particulière de harcèlement qui exploite les technologies de l’information et de la communication (envoi de messages offensants ou d’insultes, ou de photos dégradantes via SMS, courriels, chats ou réseaux sociaux) dans le but d’ennuyer ou de maltraiter une personne pendant une période plus ou moins longue.

Par rapport au harcèlement en présentiel, le cyberharcèlement présente une série de particularités qui le rendent toxique de manière silencieuse. L’absence de barrières, non seulement physiques mais aussi temporelles, qui caractérise le monde numérique par rapport au monde physique, permet au cyberharcèlement de se manifester par :

  • Internationale. On peut subir du cyberharcèlement de la part de personnes que l’on n’a jamais rencontrées et avec lesquelles on n’a jamais parlé.
  • Répétabilité. Un meme construit à partir des images d’un adolescent qui trébuche à l’école peut être partagé des millions de fois.
  • Impossibilité de déconnexion.Changer d’établissement ne suffit pas, car cette forme de violence s’exprime dans le monde que l’on porte en soi (le numérique).
  • Gravité. La distance physique entre l’auteur et le destinataire détruit l’empathie, laissant place à des affirmations et gestes qui, dans le monde réel, n’auraient probablement pas été commis avec autant de violence.

Comment se manifeste le cyberharcèlement

Bien que le cyberharcèlement puisse se présenter sous des formes très diverses, certaines modalités restent les plus fréquentes. Mais combien de «types» de cyberharcèlement existe-t-il ?

  • messages offensants répétés, appréciations non désirées et harcèlement;
  • diffusion d’informations fausses ou embarrassantes, qui peuvent être des photos, des vidéos, des mèmes, des GIF;
  • exclusion délibérée d’un chat de groupe;
  • vol d’identité numérique;
  • sexting et diffusion de photos ou de vidéos sans consentement;
  • happy slapping, à savoir des vidéos d’agressions physiques filmées en direct ou publiées ultérieurement, puis partagées.

Différences entre harcèlement et cyberharcèlement

En 2023, dans le cadre d’une étude approfondie menée par l’INSEE et d’autres partenaires, il apparaît que près de 70% des jeunes âgés de 11 à 19 ans déclarent avoir subi un épisode offensant, agressif, diffamatoire ou d’exclusion, soit en ligne soit hors ligne. Des chiffres très élevés qui ne peuvent qu’alarmer les parents.

Dans les chiffres recueillis, les situations varient évidemment. Être exclu d’un chat est une forme reconnue de cyberharcèlement, et il ne faut pas sous-estimer son impact émotionnel sur un adolescent en construction identitaire et sociale. Mais les conséquences de l’exclusion d’un chat diffèrent fortement de celles qui surviennent lorsque des images intimes sont diffusées sans consentement, ou lorsque des insultes proviennent de groupes de pairs.

Quelle que soit la forme, plus ou moins grave, de harcèlement en ligne, être victime de cyberharcèlement signifie de toute façon faire face à une forme de violence ayant des caractéristiques bien précises. À savoir :

  • L’absence de contact physique direct implique évidemment l’absence de signes visibles de violence. Il s’agit en réalité d’un impact intérieur, ce qui rend difficile pour les adultes de repérer les premiers signaux si le ou la jeune ne décide pas d’en parler.
  • Les notifications du téléphone qui ne dorment jamais. Le cyberharcèlement atteint son destinataire à tout moment et, contrairement au harcèlement, il ne se limite pas à des lieux physiques ; les chats WhatsApp, Instagram, TikTok, les plateformes de jeux, sont autant d’endroits où l’harceleur peut maintenir le contact avec la personne harcelée, tout en restant dans l’ombre de l’anonymat.
  • Le cyberharcèlement est difficile à effacer: s’il s’agit d’une violence publique (diffusion d’images embarrassantes, dénigrantes ou intimes), même en maîtrisant l’origine, la personne harcelée devra composer avec une diffusion incontrôlable des contenus, pour une durée incalculable et potentiellement infinie.

À quel point le phénomène est répandu

L’enquête réalisée par l’INSEE « Enfants et jeunes: comportements, attitudes et projets futurs », a recueilli des informations sur les comportements offensants et agressifs chez les jeunes. 

68,5% des jeunes âgés de 11 à 19 ans déclarent avoir subi, au cours des 12 mois précédents, un épisode offensant, agressif, diffamatoire ou d’exclusion, en ligne ou hors ligne. Plus de 90% des jeunes de 11 à 19 ans déclarent passer au moins quelques heures par jour sur Internet et, parmi eux, environ 34% déclarent avoir subi en 2023 un comportement blessant en ligne. Les garçons sont nettement plus touchés que les filles, avec une différence d’environ 7 points. Les garçons sont donc les plus exposés aux épisodes de cyberharcèlement, bien que certains phénomènes (bodyshaming, diffusion d’images intimes) ciblent de manière spécifique les femmes.

Le détail des formes de violences en ligne qui se produisent occasionnellement dans l’année ou de manière répétée montre que, dans cette dimension, les jeunes se sentent plus touchés que les filles, notamment en ce qui concerne l’exclusion et l’étiquetage social (19% contre 16,6%). L’écart entre les genres est toutefois beaucoup plus marqué lorsqu’il s’agit d’insultes et d’offenses: plus de 7 points de pourcentage de plus pour les garçons blessés en ligne.

Si l’on observe qui est le plus touché par les outrages en ligne répétés dans le temps, on constate une incidence plus élevée chez les garçons qui déclarent avoir été offensés à plusieurs reprises par mois, dans 8,9% des cas contre 6,6% chez les filles (7,8% dans l’ensemble).

En France, selon ces données, il est donc plus probable qu’un adolescent soit cyberharcelé s’il s’agit d’un garçon, âgé de 11 à 15 ans, ayant un accès autonome au numérique, et résidant dans les régions du Centre et du Nord: c’est la catégorie la plus à risque, mais le phénomène se présente dans toute l’adolescence, tant au nord qu’au sud.

Comment reconnaître si votre enfant est victime de cyberharcèlement

Si le cyberharcèlement et le harcèlement présentent des formes similaires, les signaux émotionnels qui traduisent le mal-être peuvent être identiques. Les enfants harcelés et cyberharcelés présentent en effet les mêmes effets à court terme, à savoir :

  • augmentation de l’anxiété;
  • peurs généralisées;
  • augmentation du niveau de stress.

À ces signaux émotionnels peuvent s’ajouter des troubles psychosomatiques et des changements d’humeur et de comportement. Parmi eux figurent le retrait des activités sociales et le refus d’aller à l’école. Même ceux qui se rendent à l’école peuvent afficher une chute brutale de leurs résultats scolaires: la difficulté à rester concentré et à gérer les états d’anxiété, y compris ceux provoqués par les interrogations et les contrôles, constitue un autre signal révélateur.

Noter ces troubles signifie véritablement voir ses enfants: consacrer du temps, même mental, pour les écouter, trouver l’espace pour qu’ils puissent raconter leurs journées, ne pas s’effrayer devant leur récit des difficultés; ces gestes de la part des autres adultes référents, en général, peuvent réellement faire la différence pour répondre au problème.

Il arrive souvent que les adolescents ne veuillent pas admettre qu’ils sont victimes de harcèlement; cela se produit aussi parce que les victimes ont tendance à se sentir coupables de ce qui leur arrive. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, ce sentiment se manifeste fréquemment aussi bien chez ceux qui ont pu être naïfs ou inconscients, par exemple en ayant partagé des photos intimes ou embarrassantes, que chez ceux qui se trouvent au cœur d’une violence totalement étrangère à leurs gestes.

Comment se défendre contre le cyberharcèlement

Quelles solutions avons-nous pour contrer le cyberharcèlement ?

Les effets à court terme causés par le cyberharcèlement, s’ils ne sont pas détectés rapidement, peuvent conduire à des conséquences à long terme sur la santé mentale et physique. Sur le long terme, les personnes cyberharcelées risquent une chute de l’estime de soi, liée à un état d’anxiété qui peut devenir incontrôlable.

En cas de forte fragilité, le risque d’automutilation et d’idées suicidaires augmente. Cela ne signifie pas que tous les jeunes harcelés passent à l’acte, mais la sensation d’être pris au piège dans une situation apparemment insoluble peut rendre la mort une échappatoire envisageable. C’est pourquoi il est important d’apprendre aux jeunes qu’une solution existe toujours: la loi prévoit des recours et des actions – en tant que parents mais aussi comme communauté – pour éviter que les cyberharcelés ne se sentent pris au dépourvu.

Si l’on se demande comment lutter contre le cyberharcèlement, il faut imaginer nos jeunes plus forts qu’ils ne se le pensent. Faire preuve de compréhension et de non-jugement peut être une étape profondément significative. Si les jeunes sentent qu’ils peuvent compter sur nous sans crainte d’être blâmés, ils se sentiront moins seuls et moins coupables, et pourront trouver le courage de gérer la situation et d’en sortir. La loi, heureusement aussi, peut nous aider à trouver des solutions au cyberharcèlement.

Vie privée et cadre légal du cyberharcèlement

La loi française relative à la protection de l’enfance et à la prévention et à la lutte contre le cyberharcèlement prévoit des mécanismes pour demander à l’hébergeur du réseau social ou du site où apparaissent des contenus nuisibles de les obscurcir, de les supprimer ou de bloquer les contenus dégradants.

Dans ce cadre, il convient d’adresser une signalisation à la CNIL ou à l’autorité compétente, qui peut alors engager une procédure officielle. De plus, lorsque le cyberharcèlement prend la forme d’infractions telles que l’injure, la diffamation, les menaces ou le vol d’identité, les dispositions pénales s’appliquent et les autorités peuvent intervenir, y compris par des mesures administratives à l’encontre des auteurs.

Harcèlement et cyberharcèlement à l’école

L’école, lieu social fréquenté pendant de nombreuses heures, peut être le berceau du harcèlement, qu’il soit présentiel ou en lien avec des comportements violents qui s’expriment aussi bien en personne que dans le monde numérique. 

Chaque établissement désigne un référent pour la lutte contre le harcèlement et le cyberharcèlement, à contacter par l’élève ou par les parents dès que possible. La famille, qui doit aussi impliquer les enseignants et surtout le chef d’établissement, pourra alors collaborer avec l’école pour tenter de contenir le phénomène.

Dans ces cas, il faut éviter de partir à la chasse aux coupables: le harcèlement n’est pas une duel entre deux personnes, mais un phénomène de groupe qui, certes, voit la présence d’un « leader négatif », mais aussi des soutiens qui, directement ou indirectement, amplifient les conséquences des gestes violents. Mettre en place dans les classes des parcours visant à renforcer l’empathie, accroître la conscience collective des conséquences du fait d’assister sans réagir à des actes de harcèlement, est souvent bien plus efficace que les punitions.

Derrière le harceleur se cachent souvent des fragilités que celui-ci tente de dissimuler en déversant sa frustration et sa colère sur quelqu’un qui semble plus faible et plus vulnérable. Ce n’est pas avec des punitions que l’on change ce processus, mais en encourageant l’ensemble du groupe classe à lire les conséquences de sa propre violence ou de son silence. En agissant ainsi, tout en songeant à l’utilisation des outils juridiques lorsque le harcèlement prend la forme d’un délit, l’alliance école-famille peut vraiment rompre la spirale violente du harcèlement et du cyberharcèlement à l’école.

Harcèlement et cyberharcèlement expliqués aux jeunes

L’école a également pour mission d’agir sur le plan préventif auprès des adolescents. Trop souvent, chez les jeunes, il n’existe pas une forte conscience des risques et des conséquences de leur vie en ligne.

Le partage de photos intimes – pour une génération qui utilise massivement le sexting – est malheureusement une pratique courante qui peut être exploitée pour un acte de bodyshaming ou de revenge porn, notamment en l’absence d’une formation sexuelle et affective solide qui, comme le montrent toutes les recherches, fait défaut chez la Génération Z.

Mettre en place des parcours de citoyenneté numérique, travailler avec les jeunes pour accroître leur conscience des crimes et de leurs conséquences, sont des formes de prévention prévues par la loi et qui, si elles sont menées avec sérieux et une véritable participation des jeunes, constituent une réponse réelle et préventive au cyberharcèlement.

Cyberharcèlement: quelques réflexions

Dans les récentes lignes directrices des pédiatres français, l’âge préconisé pour recevoir un smartphone est d’environ 13 ans, tout en préconisant qu’un accès aux réseaux sociaux devrait être envisagé autour de 18 ans. Ce sont des seuils qui, en général, ne sont pas respectés par les familles, notamment lorsque les enfants reçoivent le smartphone comme cadeau.

Exposer les enfants au numérique engendre de nombreuses conséquences sur leur développement émotionnel et cognitif et, parallèlement, les expose aux risques du cyberharcèlement justement à l’âge où se construit leur identité: si la gestion des conséquences émotionnelles du cyberharcèlement peut être extrêmement difficile pour un adulte, affronter la violence lorsque l’on est en état d’immaturité cognitive ou émotionnelle accroît les risques à court et à long terme.

Si nos enfants ont un accès autonome au monde numérique, notre vigilance à leur égard doit être encore plus élevée. Plutôt que de surveiller à distance la vie en ligne de nos enfants (même si cela peut être nécessaire lorsque les enfants n’ont pas encore atteint l’âge de l’autonomie), il devient essentiel de construire une relation de confiance, dans laquelle les jeunes sentent qu’ils peuvent toujours nous demander de l’aide sans craindre nos réactions.

Pour ceux qui souhaitent renforcer leurs connaissances, en tant que parent ou enseignant, nous recommandons la lecture de Les Enfants d’Internet (M. Lancini et L. Cirillo, Erickson, Trente, 2022) et Je dis non au harcèlement (A. Pellai et B. Tamborini, Mondadori, Milan, 2021). Pour approfondir, on trouve également des livres et des documentaires qui donnent voix à des expériences vécues de cyberharcèlement (parmi eux, Sans réseau, documentaire de 2021 réalisé par Marco Speroni) et qui peuvent aider les jeunes à se sentir moins seuls face au cyberharcèlement.

Article pensé et écrit par :
Avatar de Julie Ménard
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