La crise que nous traversons a mis en lumière certains vieux problèmes de notre système éducatif, des difficultés qui restent malheureusement toujours d’actualité. Quelles sont les priorités éducatives sur lesquelles il faut repartir pour construire un avenir meilleur ?
La vague de la pandémie a bouleversé notre quotidien, remettant en question des habitudes bien établies dans tous les espaces de vie, d’échange et d’apprentissage. À l’aube d’une nouvelle année, face aux défis qui nous attendent, il est essentiel de prendre un moment pour réfléchir à l’école. Depuis le 7 janvier prochain, sauf nouvelles directives, la reprise en présentiel dans tous les niveaux scolaires est prévue — d’abord à 50 %, puis à 75 % de présence. La question n’est pas seulement d’imaginer les scénarios d’évolution de la situation sanitaire, souvent incertains, mais aussi de s’interroger sur l’avenir de notre école, cette institution fondamentale. Que voulons-nous pour nos enfants, quels modèles éducatifs souhaitons-nous bâtir ? Quel rôle peuvent jouer les familles dans cette démarche ? Comment accompagner au mieux l’apprentissage, en aidant les jeunes à développer non seulement leurs connaissances, mais aussi leurs capacités à résoudre des problèmes ? Pour tenter d’y répondre, nous avons échangé avec trois experts, qui ont accepté de partager leurs réflexions sur l’état actuel de l’école et ses possibles avenirs.
Respecter les espaces
L’intégration du numérique dans la quotidienneté scolaire en France n’a pas été sans difficulté. Beaucoup ont souligné les obstacles concrets, comme le manque d’équipements ou la méconnaissance des outils numériques, qui ont freiné leur déploiement efficace. Toutefois, si la « pédagogie numérique intégrée » — qui ne cherche pas à remplacer l’enseignement en présentiel mais à l’enrichir — doit continuer à jouer un rôle pour l’avenir, il est crucial de ne pas oublier le rôle des familles dans ce processus.
« En tant que pédagogiste, je souligne souvent l’importance pour les familles de trouver un équilibre entre le soutien qu’elles apportent à leurs enfants et le respect de leur autonomie et de leur vie privée dans la relation éducative », explique Raffaele Mantegazza, professeur de Pédagogie générale et sociale à l’Université de Milan-Bicocca. « Ce principe doit s’appliquer aussi à la vie domestique, notamment lors de l’utilisation des outils numériques. Le rôle des parents est essentiel, mais il ne doit pas devenir une intrusion. L’enfant ou le jeune qui suit une leçon à distance doit pouvoir être laissé seul avec son groupe de travail, comme il le serait en classe en présence. La présence du parent peut intervenir en dehors, pour encourager, discuter de ce qui a été fait ou soutenir la méthode de travail. »
Mais pourquoi insister sur le respect de l’espace personnel ? Mantegazza précise : « Les pédagogistes constatent souvent les dégâts causés par une ingérence excessive des familles, qui conduit à anticiper des difficultés avant même qu’elles ne surviennent, ou à aplatir le processus d’apprentissage au nom d’un prétendu soutien, ce qui constitue en réalité un obstacle à l’autonomie de l’élève. Il est important que les familles gardent à l’esprit qu’il ne faut pas chercher à prévenir à tout prix les erreurs des enfants, mais valoriser leur apprentissage à travers ces erreurs. »
Ce n’est pas « combien » mais « comment »
Sur quels fondamentaux faut-il donc s’appuyer pour avancer ? « D’abord, sur la centralité de l’école, insiste Mantegazza — comme un espace relationnel essentiel, un lieu où se construit le savoir. La vraie problématique de l’école française, souvent, c’est qu’elle se concentre sur des contenus excessifs, sans réfléchir suffisamment à la transmission des outils de compréhension de la réalité, qui sont pourtant plus cruciaux que l’accumulation de notions. Ces notions peuvent toujours être acquises si l’enfant a intégré le « comment faire ». »
Les précipitations sont également néfastes, que ce soit à la maison ou à l’école. « L’apprentissage demande du temps, et ce temps n’est pas le même pour tous », poursuit l’expert. « Quelle valeur a-t-on à mettre la pression sur les élèves pour qu’ils fassent vite leurs devoirs, alors que cela risque de rendre leur démarche mécanique et peu réfléchie ? La réflexion, la patience et la maîtrise du processus sont des éléments fondamentaux que la pédagogie doit développer. La responsabilité de la famille est aussi d’encourager un apprentissage basé sur l’observation, la réflexion personnelle, la réélaboration. C’est ainsi qu’on peut initier les jeunes à une approche scientifique moderne, qui doit être une priorité dans l’éducation. Ce n’est pas un sujet nouveau, mais concrètement, peu d’avancées ont été faites jusque-là dans nos systèmes scolaires. »
Il existe aussi une conception erronée de ce qu’est l’innovation pédagogique. « Lorsqu’on évoque des méthodes dites innovantes, comme la « classe inversée », on donne souvent l’impression qu’il s’agit de solutions magiques, capables à elles seules de résoudre tous les problèmes scolaires, sans se préoccuper de l’aspect relationnel », constate Mantegazza. « Pourtant, quand cette relation fonctionne, qu’elle est stimulante pour l’élève, tout devient plus efficace, y compris les méthodes employées, qui doivent rester des outils. La crise sanitaire a montré cela également : la distance a mis en évidence aussi bien les lacunes que les points forts d’une relation éducative bien construite. Elle a réussi là où elle avait été bien mise en place, et a révélé ses faiblesses là où elle manquait. »
Une démarche audacieuse : repenser l’école
Selon Daniela Lucangeli, professeur en Psychologie de l’éducation et du développement à l’Université de Padoue, il est grand temps de faire un choix difficile mais nécessaire. La pandémie a mis en exergue l’urgence d’un changement en profondeur du système scolaire. « Si l’on regarde ce que représente encore l’école aujourd’hui — remarque-t-elle — on constate une institution qui conserve des structures héritées de la réforme Gentile, alors que nos besoins éducatifs ont beaucoup évolué. » Bien que diverses réformes aient été engagées, elles se sont surtout limitées à des ajustements mineurs, abolissant peu du modèle lui-même. La véritable nécessité aujourd’hui, c’est une réforme radicale, une véritable refonte de la « santé » de l’école.
« Ce ne sont pas quelques retouches ou un simple coup de peinture, mais un changement profond qu’il faut pour que l’école retrouve son efficacité », insiste Lucangeli. « Au moment de la réforme Gentile, l’objectif était d’alphabétiser la nation. Aujourd’hui, nous devons reconnaître que l’enjeu dépasse largement cette étape. Les études scientifiques montrent que la lecture, l’écriture, le calcul ainsi que les compétences verbales et numériques précèdent même l’entrée à l’école. Les enfants ont aujourd’hui des besoins très différents, auxquels l’école doit répondre de façon adaptée. »
Les compétences négligées
« Pensons, par exemple, aux compétences sociales et civiques, souvent laissées de côté dans nos systèmes, mais qui sont indispensables pour vivre en société. Ou encore à l’éducation au discernement et à l’esprit critique, qui sont particulièrement cruciaux à l’adolescence, dans un monde saturé d’informations et de Fake News. Il faut aussi se demander vers quoi veut aller notre système éducatif : quelles citoyennes et citoyens voulons-nous former ? Il ne faut plus se limiter à l’évaluation et au jugement, mais privilégier l’interprétation, la compréhension et la réflexion sur les connaissances. »
La science comme guide
Les avancées majeures dans la psychologie et les neurosciences de l’apprentissage doivent absolument guider cette transformation. Lucangeli rappelle : « Nous attendons encore une école qui traduit concrètement ces progrès scientifiques, en intégrant notamment les découvertes des neurosciences et de la psychologie du développement dans les pratiques éducatives. Il est essentiel d’adopter une approche qui reflète, dès la petite enfance jusqu’à l’université, les stades de développement cognitif, émotionnel et affectif, tout en respectant les différences individuelles et la diversité des savoirs. Sans cela, nous risquons de continuer à éloigner les jeunes de la valeur de l’école, qu’ils doivent percevoir comme un lieu où ils peuvent révéler leur potentiel. Sinon, ils risquent de se détourner pour de bon, ou d’être confiés à d’autres systèmes éducatifs mondiaux. »
La recherche d’espaces d’échange et de formation
Quelle place peuvent occuper, dans cette dynamique, les familles ? « Leur rôle est, selon moi, central », affirme Lucangeli. « Cela va bien au-delà des réunions classiques dans les conseils d’école ou des conseils de classe. Il est crucial d’encourager l’émergence de nouveaux espaces de dialogue, de réflexion, et pourquoi pas, de formation pour les parents. Ces initiatives ont déjà montré leur efficacité dans certains territoires. »
Selon Adele Veste, spécialiste en didactique des mathématiques et formée à l’accompagnement des élèves en difficulté, la clé réside dans une approche systémique, impliquant tous les acteurs. « J’ai personnellement constaté que dans toutes les situations où école et famille ont collaboré étroitement, tout s’est déroulé plus facilement, même en contexte de crise. En revanche, un manque de communication ne fait qu’aggraver les difficultés existantes », explique-t-elle. « Certains établissements ont même organisé des formations pour les parents sur les compétences numériques de base pour faciliter la continuité pédagogique. Comprendre comment utiliser Internet et les ressources en ligne en toute sécurité est aujourd’hui indispensable pour soutenir les enfants. »
Pour les familles d’élèves ayant des besoins éducatifs particuliers, leur implication est encore plus cruciale. « Le plan personnalisé de l’élève prévoit un rôle actif pour les familles, qui collaborent avec les enseignants pour définir ensemble des stratégies adaptées. Mais cette participation ne doit pas rester un simple formulaire administratif », poursuit Veste. « Au contraire, il faut qu’elle soit concrète et régulière. Pour un enfant en situation de handicap, par exemple, il est essentiel que les parents, en observant attentivement leur enfant à la maison, dans le respect des recommandations, puissent apporter des éléments précieux pour ajuster le suivi scolaire. » La formation spécifique aux familles et un dialogue constant entre tous les acteurs doivent devenir la norme. »
Planifier, pas improviser
Veste insiste : « La planification est un enjeu fondamental. Il ne suffit pas de vouloir faire quelque chose, il faut aussi réfléchir long-termement, en se fixant des objectifs clairs. La programmation permet de structurer le travail, d’utiliser au mieux les ressources, y compris numériques. Organiser à l’avance et partager ses projets avec les familles sont des moyens efficaces pour faire en sorte que toutes les actions entreprises soient cohérentes et porteuses de sens. »