Le travail à distance augmente la solitude et le stress. Une nouvelle étude scientifique sur 500 000 personnes révèle l’impact du télétravail sur l’esprit.
Une révolution silencieuse qui s’est dessinée au cours des cinq années et demie écoulées, le passage des activités professionnelles du bureau à la table de la cuisine, a augmenté la solitude et aggravé les problèmes de santé mentale chez celles et ceux qui restent en « smart ».
Pour une fois, une étude sur le télétravail se concentre sur un aspect différent, indiscutable – celui du confort et de la productivité souvent plus élevée des personnes pouvant accomplir leurs tâches depuis chez elles – et sur les retombées de cet isolement prolongé sur le bien-être des travailleurs.
La recherche, publiée dans Science et menée sur plus de 500 000 Américains, a démontré que le télétravail a intensifié la solitude, détérioré le bien-être mental à de multiples niveaux et augmenté les recours aux services de soutien psychologique ainsi que les prescriptions médicales.
Une infrastructure invisible (mais essentielle)
Les résultats de l’étude suggèrent que « le télétravail n’est pas simplement une innovation du marché du travail. C’est une suppression à grande échelle d’un bien social non rémunéré », écrivent, dans un article de réflexion, Emma Zang et Rourke O’Brien, sociologues à l’Université Yale. Les sciences sociales reconnaissent depuis longtemps que le travail « structure le temps, génère un but commun, soutient le contact social et consolide l’identité collective ».
C’est la raison pour laquelle la perte d’emploi « inflige une blessure beaucoup plus vaste que la simple absence de revenu »: un lieu physique et un contexte partagé dédiés à la même activité économique permettent une série de rencontres sociales involontaires et fortuites qui offrent une opportunité de rencontre sans effort et sans but apparent. Des occasions très différentes de celles – conçues, rémunérées et planifiées – que les personnes travaillant à distance créent après leurs heures de travail pour compenser les nombreuses heures passées seules.
L’effet sur la population
Des chercheurs dirigés par Natalia Emanuel, de la Réserve fédérale de New York, ont pris en compte les données de cinq analyses nationales menées auprès de 568 000 travailleurs américains, examinant les expériences professionnelles avant la pandémie (2011-2019) et celles vécues après les deux années critiques des confinements (de 2022 à 2024; 2020 et 2021 exclus).
Ceux dont les métiers se prêtaient au télétravail ont observé, au cours de cette période marquée par la Covid-19, une augmentation beaucoup plus forte du temps passé en solitude et du stress psychologique par rapport à ceux exerçant des emplois exigeant une présence physique sur le lieu de travail.
Pendant la période étudiée, on a constaté une augmentation générale du mal-être mental et de l’isolement social dans l’ensemble de la population, environ un tiers de ces atteintes pouvant être attribuées au télétravail. Ceux qui travaillaient à domicile se sont montrés environ 4,6 points de pourcentage plus susceptibles de recourir à des services de soutien à la santé mentale (comme une aide psychologique).
La catégorie la plus à risque
L’impact psychologique de l’isolement s’est avéré particulièrement lourd pour ceux qui vivaient déjà seuls, et les chercheurs notent que, pour ceux habitués à affronter l’hostilité ou des relations négatives sur le lieu de travail, la possibilité de télétravailler a parfois apporté un soulagement. À la charge mentale liée à l’absence de collègues avec qui partager ses ressentis et son café s’ajoute celle de la réorganisation des tâches de soins et d’entretien du domicile, une autre conséquence importante du télétravail.
Regard vers l’avenir…
L’étude décrit une période qui s’étend jusqu’en 2024 : les éventuelles stratégies mises en place depuis lors pour compenser la solitude imposée n’ont pas été incluses dans l’analyse et pourraient modifier l’ensemble du tableau. Quoi qu’il en soit, la recherche met en évidence quelques enseignements pratiques : par exemple, le fait qu’un minimum de jours au bureau soit nécessaire non seulement pour mieux coordonner le flux de travail, mais aussi pour améliorer la santé mentale des travailleurs.
Enfin – se demandent les chercheurs – si cette manière de travailler deviendra la norme, quel sera l’impact sur le monde social des adultes ?