Une étude révèle ce qui se passe dans notre esprit lorsque nous rions : les rires de ventre et les rires « sociaux » maîtrisés dépendent de réseaux cérébraux totalement différents.
La dernière fois que vous avez ri, était-ce un rire de ventre et irrépressible, ou un rire contenu, volontaire et partagé ? Il n’existe pas une seule façon de rire, et aujourd’hui un groupe de scientifiques est parvenu à observer ce qui se passe dans le cerveau lorsque retentit un rire : quels circuits, en d’autres termes, sont impliqués à soutenir les rires involontaires et lesquels dominent dans les rires plus « contrôlés ».
Les résultats de ce travail, publiés dans Trends in Neurosciences, serviront « comme une sorte de Pierre de Rosette pour décoder de multiples aspects de la communication et de l’usage social des vocalisations » explique Fausto Caruana, chercheur à l’Institut des Neurosciences du CNRS et premier auteur de l’étude.
Deux types de rires
L’expérience nous enseigne que les rires peuvent avoir deux nuances distinctes. Il y a le rire brut et incontrôlable qui nous surprend dans les situations les plus insolites et qui est difficile à contenir : lorsque il s’en va il laisse derrière lui une agréable sensation d’euphorie, mais il est aussi associé à certaines maladies neurologiques ou psychiatriques, comme la maladie d’Alzheimer, la schizophrénie ou certains troubles de l’humeur.
Il existe aussi les rires « sociaux », plus fréquents, qui surviennent à des moments précis d’un échange : prenez deux personnes qui rient pour la même raison à l’issue d’une conversation, puis s’arrêtent ensemble. Ces rires sont plus intentionnels, durent moins longtemps, et manquent de spontanéité.
Voies différentes
Pour comprendre quels circuits cérébraux sont à l’origine de ces rires si différents les uns des autres, un groupe de chercheurs de l’Institut des Neurosciences du CNRS et de l’University College London a examiné les retours des stimulations cérébrales pré-chirurgicales utilisées pour cartographier les zones cérébrales d’intérêt chez les patients atteints d’épilepsie. Au cours de cette procédure, les neurochirurgiens stimulent électriquement certaines zones du cerveau pendant que les patients, conscients, décrivent leurs sensations en temps réel. Au cours de ces tests, il arrive que des rires incontrôlés se déclenchent chez les patients.
L’analyse de ces récits et la réanalyse d’études cliniques ou sur des animaux ont permis de comprendre que, à la base des rires spontanés, il existe un réseau de régions cérébrales qui contrôlent et régulent les mouvements et les émotions (comme le cortex cingulaire antérieur pré-génual, le noyau accumbens et le pôle temporal, l’extrémité antérieure du lobe temporal du cerveau). Stimuler ces régions produit un rire authentique et involontaire qui laisse derrière lui un humeur améliorée et des sensations de joie et de relaxation.
Les rires volontaires et contrôlés sont en revanche gérés par un réseau cérébral impliqué dans le contrôle moteur du visage (y compris le sourire) : stimuler ces régions – comme l’opercule rolandique, le globus pallidus et l’aire motrice pré-supplementaire – évoque une risade qui, toutefois, n’est pas accompagnée d’émotions positives.
Deux voies évolutives différentes
Selon les scientifiques, le rire spontané serait plus ancien, d’un point de vue évolutif, et serait né pour prévenir l’agressivité et renforcer les liens sociaux entre les animaux : il s’agirait, en somme, d’un moyen pour dissiper les tensions dans des situations de jeu et éviter que ces interactions dégénèrent en conflit. Il n’est d’ailleurs pas rare que de nombreux animaux produisent des vocalisations incontrôlées similaires à nos rires dans ces contextes.
Les rires volontaires seraient, eux, plus récents : le réseau de zones cérébrales qui les contrôle est superposé à celui qui contrôle le langage. L’idée est qu’ils constituent, en somme, une façon alternative de converser, de partager un code communicatif dans certaines situations.
Du point de vue clinique, avoir identifié ces circuits permettra de mieux comprendre les formes pathologiques des rires associées à certaines maladies, et aussi d’étudier l’effet analgésique des rires, qui peuvent être un outil puissant pour contrer la douleur.