La clé pour vaincre la dépendance à l’alcool pourrait être le GDF15, l’hormone responsable des nausées matinales pendant la grossesse: une substance qui agit sur le cerveau en réduisant le désir de boire.
Une hormone produite en quantités massives pendant la grossesse, et qui pourrait s’être évoluée pour prévenir chez les gestantes la consommation de substances potentiellement dangereuses, semble retirer l’envie d’ingérer davantage d’alcool après des jours de fortes ivresses. Les scientifiques espèrent que cet hormone, appelé GDF15, puisse être exploité pharmacologiquement à l’avenir pour lutter contre la dépendance à l’alcool. Les résultats préliminaires de cette recherche, qui devront être validés sur des échantillons plus représentatifs, ont été publiés sur le serveur d’articles scientifiques bioRxiv.
Une hormone déjà dans le viseur de la recherche
L’hormone GDF15 est déjà connue de la science car on pense que son pic pendant les premières semaines de grossesse est lié aux nausées typiques du premier trimestre: l’idée est que le corps produise un excès de cette substance pour empêcher l’ingestion d’aliments étranges et potentiellement dangereux pour la mère et le fœtus. Dans le passé, on a envisagé d’exploiter l’hormone, qui pourrait exercer une fonction de suppression de l’appétit, pour lutter contre l’obésité chez des personnes qui ne sont pas enceintes, et de l’utiliser pour de nouveaux médicaments pour perdre du poids.
Bon, mais quel rapport avec l’alcool ? Une étude publiée en 2021 avait constaté une augmentation du GDF15 et d’autres hormones dans le sang de jeunes ayant participé au Roskilde Festival, le grand festival de musique qui se tient au Danemark, et qui avaient passé des jours à boire énormément et à manger de la malbouffe.
La science à l’Oktoberfest
Ainsi Matthew Gillum, endocrinologue de l’Université de Copenhague qui avait participé à l’étude précédente, a pensé mesurer les concentrations de l’hormone GDF15 chez trois participants à l’Oktoberfest, la fête de la bière bavaroise, après trois jours d’excès alcooliques, où les volontaires avaient consommé un litre de bière par jour. Les niveaux de GDF15 ont augmenté, tandis qu’ils ne se sont pas élevés chez les douze autres sujets, des étudiants en médecine qui avaient accepté de consommer cinq boissons alcoolisées lors d’une même séance dans le cadre de la recherche. Le fait que l’hormone ne soit pas à des concentrations plus élevées dans ce second contexte a suggéré qu’elle est secrétée après une période prolongée d’excès, et non après une seule – certes spectaculaire – consommation.
Des observations supplémentaires ont montré que les consommateurs de quantités importantes d’alcool avaient, dans le sang, des concentrations d’environ cinq fois plus élevées que la moyenne de GDF15, et que les personnes porteuses d’une mutation génétique qui désactive un récepteur qui se lie à l’hormone consomment 2,6 unités alcooliques supplémentaires par semaine par rapport à celles qui n’ont pas cette mutation (une unité alcoolique équivaut à un grand verre de vin).
Une limite chimique à la consommation d’alcool
A ce stade, les scientifiques ont pensé que l’hormone est produite en réponse à une consommation continue d’alcool, et que chez les personnes en bonne santé elle sert à éviter des consommations ultérieures, nuisibles pour l’organisme. Chez ceux qui ont eu de longues périodes avec l’alcool, cette fonction de dissuasion pourrait s’être affaiblie, et cela pourrait contribuer à des phénomènes de dépendance.
Les chercheurs ont donc tenté de tester l’effet « frein » du GDF15 chez des souris. Ils ont injecté l’hormone chez les rongeurs et mesuré leur consommation de nourriture et d’alcool. Les animaux traités ont mangé et bu bien moins que les autres, mais leur consommation d’alcool a chuté bien plus que celle de nourriture.
Pouvons-nous en tirer parti ?
Cette étude chez la souris n’est qu’un premier pas qui tente d’attribuer de manière causale à l’hormone un effet de réduction du désir d’alcool. D’autres études seront nécessaires pour clarifier cette relation, et pour comprendre ce qui, dans l’organisme, déclenche une production de l’hormone en grandes quantités : une hypothèse est que les lésions hépatiques provoquées par la consommation d’alcool pourraient déclencher une libération importante de GDF15.
Mais d’autres organes pourraient être impliqués, et il n’est pas sûr que l’évitement de l’alcool soit la seule raison pour laquelle ce mécanisme s’est développé. Avant de comprendre si et comment utiliser cette arme chimique naturelle de défense contre l’alcool, il faudra mieux comprendre ses effets. Peut-être en étudiant aussi l’aversion à l’alcool (une substance très dangereuse pour le fœtus) pendant la grossesse.