Pourquoi l’attente est longue aux urgences ? Comment fonctionne la médecine d’urgence aujourd’hui

Des accès inappropriés (environ 22 %), une pénurie chronique de médecins généralistes et de longs délais pour obtenir un rendez-vous, les urgences sont aujourd’hui au bord du gouffre. Voici comment fonctionne aujourd’hui le système de triage à cinq codes.

Le téléphone sonne, il insiste, l’appel se perd. De l’autre côté, aucune réponse. Le médecin généraliste est injoignable, l’agenda est saturé, le premier rendez-vous utile tombe à quatre jours de distance. Mais la douleur – ou même la crainte qui l’accompagne – ne connaît pas l’attente. Et ainsi la trajectoire se déplace, presque inévitablement, vers les urgences : ce n’est pas nécessairement une urgence véritable, mais l’absence d’alternatives accessibles et reconnaissables sur le territoire.

En 2023, des millions de personnes ont franchi ces portes battantes, avec une hausse par rapport à l’année précédente. Parmi elles, presque une sur quatre présentait des conditions que la médecine de proximité aurait pu – et dû – dépister et prendre en charge. C’est ici que le cortocircuit devient manifeste : une demande de soin qui ne trouve pas de réponse en amont se déverse en aval, congestionnant les salles d’attente, mettant sous pression le personnel et obligeant un système conçu pour l’urgence à assurer des fonctions qui ne lui sont pas propres.

Comment fonctionne le triage et pourquoi l’attente est longue

À l’arrivée aux urgences, le premier contact se fait avec le triage infirmier, qui évalue les symptômes pour attribuer à chaque patient un code de priorité. Il ne s’agit pas d’une évaluation subjective, mais de l’application de protocoles standardisés et de critères internationaux. Selon la gravité, chaque cas est étiqueté comme code blanc (le moins grave), code vert et, au fur et à mesure de l’aggravation, bleu clair, jaune et rouge.

Les délais d’attente sont fixés par un cadre national, mais peuvent s’allonger considérablement, surtout pour les cas moins graves. Ainsi, pour les codes vert, l’entrée ou la réévaluation devraient intervenir dans les deux heures, mais les données disponibles indiquent que ces patients passent en moyenne plusieurs heures dans les urgences, avec des pics dépassant fréquemment ce cadre. La raison est que chaque prise en charge complexe (bleu clair ou jaune) retire du temps et des ressources pour les autres patients, dans un équilibre déjà fragile.

« Aujourd’hui, le système d’urgence-opérationnel fonctionne quasi systématiquement en état de saturation, et chaque cas complexe accentue les difficultés », précise Nino Cartabellotta, président de la Fondation Gimbe, organisation indépendante qui mène des activités de recherche et de formation dans le domaine médical et sanitaire. À cela s’ajoutent les nouvelles missions que les urgences doivent gérer. « En plus de l’activité traditionnelle, ces dernières années ont été ajoutées d’autres missions, comme les vérifications médico-légales (notamment sur l’état d’ivresse), et la gestion des codes rose pour les victimes de violences, qui nécessitent un parcours dédié, intégré avec les services territoriaux, et impliquent nécessairement des délais plus longs », ajoute Enrico Ferri, directeur du service d’urgence de l’Hôpital Universitaire Sant’Andrea de Rome.

Un accès sur quatre est impropre

En 2023 – selon les données nationales – les accès impropres représentaient environ un quart du total (environ 22 %): près de 3,9 millions de cas, un phénomène répandu dans toutes les régions et dans toutes les structures, la province autonome de Bolzano se trouvant en tête du classement. Sur le plan démographique, le profil type de celui qui se présente improprement aux urgences est celui d’un homme en âge actif, généralement entre 25 et 64 ans.

« Les données confirment qu’il existe une distorsion structurelle du système », poursuit Cartabellotta; « l’urgence est utilisée de plus en plus comme une alternative aux services territoriaux, qui ne parviennent pas à garantir réactivité et continuité des soins ». Le surpeuplement et les délais d’attente ne prennent pas naissance dans les hôpitaux seuls, mais bien plus tôt : dans une médecine générale de plus en plus sous pression.

Il manque 5 700 médecins généralistes

Le médecin de médecine générale, qui devrait constituer le premier rempart du soin, est aujourd’hui souvent difficile d’accès, non pas par manque d’organisation, mais parce qu’il est lui-même accaparé par une charge de travail croissante. Pour ces professionnels, la nécessité de suivre un nombre de patients de plus en plus élevé – lié au vieillissement de la population et à la prévalence de maladies chroniques – s’ajoute à des tâches administratives croissantes, des prescriptions, des certificats, des obligations informatiques et une coordination avec des services territoriaux souvent fragmentés. Le temps clinique, celui consacré à l’écoute et à l’évaluation, diminue, tandis que la sensation d’un système qui demande beaucoup et offre peu en termes de soutien organisationnel s’accentue.

« Les médecins en activité ont en charge en moyenne plus de 1 380 patients chacun (mais le nombre maximal autorisé serait 1 500, ou 1 800 dans des cas particuliers, ndlr) : c’est un niveau de saturation qui réduit la capacité de réponse sur le territoire », poursuit Cartabellotta. Si le médecin de famille n’est pas disponible, le citoyen tend à chercher des solutions alternatives, et l’urgence, ouverte 24 heures sur 24, est perçue comme le seul endroit où obtenir une réponse. « Le renforcement des soins de proximité est nécessaire pour redonner à l’urgence sa fonction originelle de gestion des urgences », souligne l’expert. Selon la Fondation Gimbe, en revanche, il manquerait 5 700 médecins généralistes, est une estimation fondée sur le nombre idéal de patients que chacun d’eux devrait suivre (à savoir, 1 200).

La pénurie de personnel

Mais le manque de médecins ne concerne pas seulement le territoire : une enquête de la Société française de médecine d’urgence (SFMU), réalisée dans 50 urgences qui reçoivent environ 12 % des accès nationaux, a estimé que dans un quart des cas l’effectif est inférieur à la moitié de ce qu’il faudrait, et dans près de 7 structures sur 10 on n’atteint pas 75 %

. Dans certaines structures, par ailleurs, chaque professionnel est appelé à faire le travail de 4 personnes.

Qui sont les pigistes?

Et il y a aussi l’aspect économique. Entre 2012 et 2024, la part des dépenses de santé destinées au personnel du système de sécurité sociale est passée de 33,5 % à 31,3 %. À l’inverse, celle consacrée aux pigistes (professionnels recrutés par des coopératives ou des entreprises privées pour pourvoir des gardes sur appel) a augmenté rapidement, atteignant 476 millions d’euros entre janvier et août 2023, soit plus du double de l’année précédente.

Pour freiner ce phénomène, à partir du 31 juillet 2025, l’interdiction pour les établissements du système de santé de conclure de nouveaux contrats avec des médecins et infirmières pigistes est entrée en vigueur. Les nouvelles règles prévoient une exception uniquement en cas de nécessité réelle, pour une fois et sans possibilité de renouvellement. Sont également prévus des plafonds stricts sur les heures de travail – pas plus de 48 heures par semaine et au moins 11 heures de repos entre deux gardes – et sur les rémunérations horaires. Toutefois, le dispositif pourrait créer des difficultés additionnelles. « Si d’un côté l’arrêt des pigistes vise un objectif louable de supprimer une distorsion dans la gestion des ressources humaines, de l’autre il ouvre des problématiques marquées », écrit le Rapport Gimbe 2025. « En effet, la couverture des gardes risque de devenir un problème non négligeable, surtout dans certaines spécialités (urgence et soins critiques en tête) ».

Spécialités vides

Reste donc le nœud de fond : sans un renforcement structurel des effectifs, le risque est que les urgences continuent de s’appuyer sur des solutions d’urgence permanente. Mais l’objectif semble encore loin. Les chiffres diffusés par l’association professionnelle Anaao-Assomed confirment pour 2025 la tendance négative des inscriptions dans les écoles de spécialisation, qui offrent la formation et le titre nécessaires à l’exercice de la profession dans de nombreux domaines cliniques. 17 % des postes disponibles n’ont pas été pourvus, et dans la médecine d’urgence-lesurgent le taux est encore plus élevé : sur 976 contrats offerts, seulement 55 % ont été pourvus.

Les jeunes diplômés, en somme, privilégient d’autres spécialités : un choix qui reflète des conditions de travail difficiles, des gardes lourdes, une exposition élevée au risque clinique et, souvent, à la violence contre les professionnels. « La faible couverture des postes dans les écoles de spécialisation en urgence-urgences est un indicateur très clair de l’attrait diminué de la discipline », conclut Cartabellotta. « Les jeunes médecins orientent leur choix vers des parcours perçus comme plus soutenables et moins exposés à des risques professionnels et personnels

. Ce phénomène ne peut être inversé simplement en augmentant le nombre de contrats, mais requiert une révision profonde des conditions de travail, de la sécurité et de la reconnaissance professionnelle».

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