La pratique du « blackwater diving« , littéralement « plonger dans les eaux noires », prévoit, comme le suggère le nom, de réaliser des immersions en pleine nuit, lorsque l’océan est totalement sombre et que la seule façon de voir quelque chose est d’éclairer avec une lampe torche sous-marine, en espérant repérer un poisson ou une autre créature vivante.
De cette manière, il peut arriver d’assister à des spectacles inhabituels, qui poussent à approfondir la situation de manière plus systématique : c’est ce qui est arrivé au biologiste marin Jeff Milisen, qui en 2015 a aperçu un poisson nageant avec une balle entre les nageoires. Milisen a montré les photos de l’événement à son collègue Dave Johnson (1931-2024), qui a signé, avec les collègues du Virginia Institute of Marine Science, une étude publiée dans le Journal of Fish Biology qui souvre l’identité de cette et d’autres « balles », utilisées (c’est leur hypothèse) par les poissons comme boucliers.
Balle non identifiée. Commençons par l’identification de la balle observée en 2015 : impossible à faire en se basant uniquement sur la photo de 2015, et en effet l’équipe a mené plusieurs autres plongées nocturnes entre 2018 et 2023, parvenant à photographier plusieurs poissons nageant avec quelque chose entre les nageoires. Il s’agit d’espèces souvent de petite taille, ou d’individus très jeunes : tous portaient entre les nageoires une autre créature, et dans tous les cas il s’agissait d’un type d’anthozoaire.
Stratégie de survie. Le nom vous dira peut-être peu, mais la classe Anthozoa comprend environ six mille espèces réparties dans le monde entier, les plus célèbres étant les coraux. Même les anémones de mer font partie des anthozoaires, et c’étaient précisément ces animaux qui étaient transportés par les poissons observés par les chercheurs, tous actifs à des profondeurs entre 8 et 15 mètres. Photographiés au large des côtes de Floride et de Tahiti, ces poissons ont confirmé à l’équipe que la photo de 2015 n’était pas un hasard, mais faisait partie d’une stratégie.
Bouclier sous-marin. Oui, mais quelle stratégie ? La réponse la plus simple, celle avancée également par les auteurs de l’étude, est que ces poissons utilisent les anémones comme boucliers : cela se démontre notamment par le fait que, une fois repérés par un diver, les animaux se positionnaient de manière à mettre l’anémone entre eux et l’humain. Les anémones adultes sont vénéneuses, et de nombreuses larves le sont également : les poissons le savent, et les utilisent pour tenir à distance les prédateurs potentiels.
Transports gratuits. Ce n’est pas la première fois que l’on observe une telle relation entre poissons et d’autres créatures marines vénéneuses : les méduses en particulier constituent l’un des « protections » préférées ; toutefois, c’est la première fois que l’on découvre que les anémones peuvent aussi servir de bouclier.
L’équipe a également émis l’hypothèse que les anémones tirent profit de cette association, car les poissons les transportent et les aident ainsi à se diffuser à travers l’océan. Une théorie à confirmer, toutefois, étant donné que les poissons concernés nagent peu et lentement. En tout cas, on sait que, pour eux, se déplacer avec une anémone entre les nageoires présente des avantages : il faut désormais approfondir l’étude et comprendre lesquels.