Avec l’assouplissement progressif des mesures de confinement, il deviendra fondamental d’aider nos enfants à normaliser une série de comportements préventifs, en promouvant le sens des responsabilités et non la peur de tomber malade
«Ne prends pas froid sinon tu tomberas malade», «Ne mange pas trop de sucreries qui te font du mal».
Dans le dialogue quotidien entre les parents et les enfants, les allusions à la santé, au risque de tomber malade, à ce qu’il faut faire pour rester en bonne santé sont plus ou moins fréquentes, selon ce que les parents pensent de la maladie, de la santé, des risques.
Il existe des différences assez marquées entre des parents particulièrement anxieux, qui s’inquiètent de tout ce qui pourrait nuire à leur enfant, et des parents plus «libérés», attachés au vieil adage «ce qui ne te tue pas rend plus fort». Au cours des dernières années, toutefois, il semble que les parents attentifs se soient multipliés, avec une certaine proportion de «préoccupés» et une proportion significative de «trop préoccupés». Mais préoccupés de quoi?
La perception du risque
Il y a une différence entre ce que l’adulte considère comme risqué pour soi et ce que l’on considère comme risqué pour son enfant. La « protection du petit » peut rendre très préoccupé par des choses auxquelles nous ne prêtons pas trop d’attention lorsque cela concerne nous-mêmes.
Mais en général c’est bien l’idée de « risque » qui varie d’une personne à l’autre, car elle est liée à deux éléments très subjectifs : ce que nous voulons absolument éviter et ce que nous sommes prêts à faire (ou à ne pas faire) pour éviter que ces choses se produisent.
Si nous voulions éviter, pour nous et pour nos enfants, toute éventuelle maladie, nous devraient adopter des comportements si extrêmes qu’ils rendraient la vie elle-même pratiquement invivable, sans toutefois éliminer totalement la probabilité de tomber malade.
Pour cette raison, en général, chaque personne finit inconsciemment par se concentrer sur l’un des risques possibles – la pollution, les aliments et leur provenance, les médicaments, etc. – afin d’essayer de maîtriser «au moins» tout ce qui touche à cet aspect précis. Cette « illusion de contrôle » rend plus tolérable l’inévitabilité d’un certain degré d’incertitude sur l’avenir, et donc sur notre santé et celle de nos enfants, qui fait partie de la vie.
Avec l’épidémie de COVID-19, tout change; d’abord, parce qu’il s’agit d’un risque que nous découvrons pour la première fois. Ensuite, parce qu’il s’agit d’un risque auquel nous sommes exposés contre notre gré. Et enfin parce que les conséquences de la maladie restent imprévisibles. Tout cela augmente énormément le sentiment d’incertitude, et le besoin de comprendre ce qu’il faut faire pour se protéger.
Prévention, c’est‑à‑dire ?
Pourquoi les risques peuvent-ils être prévenus, non ? C’est ce que les médecins nous ont toujours dit, c’est ce que nous disons à nos enfants: tous nos «ne fais pas ceci», «ne fais pas cela», «fais attention à…» sont des gestes de prévention.
Ces avertissements contiennent toujours une allusion au risque, un « sinon »: sinon tu tombes, sinon tu as mal au ventre. Des risques du quotidien, qui n’effraient pas tant que ça.
L’épidémie de COVID-19 rend le « sinon » extrêmement menaçant: « Lave-toi bien les mains, sinon… ».
Il n’a fallu que quelques jours pour créer une association mentale entre le mot Coronavirus et la mort, et l’insistance obsédante des médias sur les chiffres des malades et des morts, répétés et actualisés en continu, a renforcé ce lien chez les enfants. Mais est-ce bien le message que nous voulions adresser à nos enfants? Lavotte-toi bien les mains sinon tu meurs?
La possibilité qu’un tel message ait été transmis, qu’un certain effroi de risquer la mort s’il ne se lave pas bien les mains, s’il sort de chez soi, s’il touche une poignée, s’il s’approche trop près, puisse rendre les tout-petits excessivement effrayés et ralentir la reprise de leur vie sociale.
Ce n’est pas ce qui doit se produire: désormais que l’on passera à une « phase deux » puis à des phases progressives d’assouplissement des mesures, il est important que les parents parviennent à créer chez leurs enfants une attitude responsable, et non terrorisée. Et cela, bien sûr, exige que les parents eux‑mêmes adoptent ce type d’attitude.
Faire, ne pas faire et pourquoi
Lorsque les messages de prévention reposaient uniquement sur la menace («ne fume pas si non tu as le cancer», «ne bois pas quand tu dois conduire sinon tu te crashs»), leur efficacité était très faible. Ce qui a été découvert, c’est que pour changer ses comportements, les gens doivent se sentir motivés, et pour être motivés, il faut donner un sens aux comportements qui nous sont demandés. Il faut donc comprendre «pourquoi» faire telle chose est utile, et en voir les avantages. Par exemple, si je ne fume pas, mes poumons fonctionnent mieux, le sang circule mieux, je respire mieux et je m’essouffle moins: ce sont des choses que je peux comprendre, il y a des avantages, je peux le faire.
Qu’est-ce qu’on nous a demandé de faire, pendant cette pandémie? L’un des problèmes a été la diffusion excessive d’indications de comportement diverses, parfois contradictoires, et souvent pas tout à fait logiques ni compréhensibles. Cela a pu dérouter et effrayer autant les parents que les enfants, et risque d’engendrer deux attitudes opposées: une perte progressive d’attention envers les comportements nécessaires, ou au contraire un excès de précautions qui peut conduire à percevoir un danger de contagion partout.
Le moment de la responsabilisation
Au moment où les enfants pourront sortir, puis aller à l’école, il est fondamental qu’ils sachent de quoi ils se défendent: non pas contre un monstre impalpable et omniprésent, mais contre un organisme tout petit qui peut passer d’une personne à une autre, et qui peut être arrêté par quelques gestes simples que nous avons appris durant ces semaines et que nous devrons maintenir avec vigilance.
Tout ce que les parents ont répété aux enfants durant cette période devient un précieux outil de responsabilisation: leur dire qu’à partir de maintenant chacun d’entre nous doit défendre sa propre santé et celle des autres, donner un sens concret au lavage des mains et à la distance de sécurité, pourra avoir des effets positifs aussi pour l’avenir, pour développer une conscience de la santé individuelle et collective qui est encore insuffisante.
Stiamo preparando une génération de patophobie ?
La crainte de beaucoup est que cette expérience puisse rendre les enfants excessivement préoccupés par leur santé et celle de leurs parents, trop attentifs aux symptômes et aux maladies. Cela est certainement possible, mais nous devrions le voir comme une réponse à une situation exceptionnelle, qui peut être redimensionnée et «normalisée» avec l’aide des parents.
Il est devenu dramatiquement évident que rien, même les connaissances scientifiques les plus avancées, ne peut éliminer entièrement le risque de maladie de la vie humaine. Mais une expérience comme celle que nous vivons peut permettre aux parents de développer, avec leurs enfants, une attitude plus «saine» vis‑à‑vis de la santé et des maladies: nous nous souviendrons qu’il n’est pas toujours possible d’éviter de tomber malade, mais qu’il est important de garder le corps en bonne santé pour mieux se défendre. Que certaines précautions, devenues indispensables dans cette situation – notamment le lavage des mains –, seront utiles en tout temps, car elles font partie de la cure de soi et des autres, à préserver et à développer même en temps normal.
En somme, il faudra progressivement miser sur la promotion de la santé et sur tout ce qui la favorise – comportements, mode de vie, mais aussi soin de l’environnement qui nous entoure – plutôt que sur la crainte des maladies, vues comme une menace constante et angoissante. Ce pourrait être un changement important dans la façon dont les adultes de demain appréhenderont la santé.